Sur l’existence d’un lieu à soi à l’ère d’Internet – Les HTMlles au Studio XX. Compte rendu de l’exposition CTRL + [JE]

Les HTMlles, festival d’arts médiatiques et de culture numérique qui présente sous différentes formes (expositions, colloque, performances) une réflexion critique…
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Les HTMlles, festival d’arts médiatiques et de culture numérique qui présente sous différentes formes (expositions, colloque, performances) une réflexion critique sur les nouvelles technologies sous une perspective féministe, inauguraient le 3 novembre dernier leur douzième édition sous le thème « Conditions de confidentialité ».

Avec cette thématique, l’événement propose d’explorer le rôle des nouvelles technologies dans la mise en place de nouveaux modes de surveillance qui s’effectuent tant au niveau corporatif qu’individuel, la limite étant souvent floue entre l’un et l’autre. Les caméras sont maintenant omniprésentes dans nos vies : elles sont sur nos téléphones portables, nos ordinateurs, et bien souvent dissimulées dans les espaces publics. Le sujet de cette biennale trouve sa particularité dans l’analyse de l’usage que nous faisons de l’appareillage électronique et des réseaux sociaux. Pour ainsi dire, si nous tenons compte du contrat, des « conditions », pour reprendre le titre, qui régit ces outils, pouvons-nous dire qu’il s’agit bien d’une utilisation libre et souveraine de l’information et de ses technologies?

Natasha Felizi et Fernanda Shirakawa, Safer Nudes, 2016. Credit: Fanny Patry
Natasha Felizi et Fernanda Shirakawa, Safer Nudes, 2016. Credit: Fanny Gravel Patry

En plus d’être un moyen facile pour recueillir des données sur la population, le Web constitue un énorme bassin d’images et de données susceptibles d’être récupérées dans différents discours, laissant place à une certaine réorganisation du pouvoir et du contrôle médiatique. Le danger de cette mainmise ne repose pas uniquement sur les grands propriétaires de médias, mais sur des images amateurs produites et mises en circulation par la population elle-même. Les femmes étant bien souvent représentées par un langage médiatique stéréotypé, une réflexion critique sur ce nouveau mode de production du savoir par l’image est nécessaire, et c’est ce qui fait la force de cet événement. L’exposition CTRL + [JE] : intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition de soi présentée au Studio XX dans le cadre de la biennale se révèle particulièrement pertinente, car elle met de l’avant l’ambiguïté même des réseaux sociaux. D’une part, les femmes peuvent « choisir » l’image qu’elles décident de projeter dans le monde, d’une autre, leur représentation peut être sujet à de « nouvelles » formes de contrôle. Tel que mis de l’avant par la commissaire Laura Baigorri, nous pouvons retrouver sur le Web autant de représentations intimes et « authentiques » de soi que de mises en scène et spectacularisations de la vie quotidienne, ambivalence qu’elle a su mettre de l’avant avec les projets sélectionnés.

Daniella Müller, Jennifer, 2015-2016. Crédit : Stephanie Lagueux

En entrant dans la salle principale d’exposition, nous nous retrouvons face à la série photographique Journal (2015-2016), de Léa Castonguay. Dans ces photographies originalement publiées sur les réseaux sociaux puis imprimées et exposées, l’artiste se met en scène dans les moments les plus banals de son quotidien. Décontextualisées et remédiées, du petit format de l’écran cellulaire au grand format de l’impression photographique, ces images prennent une dimension inquiétante. Pourquoi partager ces moments, sous quel motif? L’artiste met de l’avant l’absurdité que peut prendre le partage d’images sur le Web, nous poussant souvent à accorder une place majeure aux moments les plus insignifiants de notre quotidien. À l’instar de la série Untitled Film Stills, de Cindy Sherman, Castonguay met de l’avant les codes de représentation à l’ère des réseaux sociaux, sans toutefois aller aussi loin dans la critique féministe. Le travail de Castonguay propose plutôt une réflexion sur le médium photographique, les changements technologiques et le rapport du sujet à l’objectif. Sur un ordinateur à la droite de ces photographies, le visiteur peut surfer sur le profil Facebook de Inti Romero, un personnage fictif qui constitue le projet Intimidad Romero, réalisé par une artiste anonyme. Ici, l’anonymat se matérialise par des photographies sur lesquelles les visages ont été pixellisés afin de ne pas pouvoir reconnaître qui y est représenté. Ainsi, l’artiste déjoue les normes de Facebook selon lesquelles notre profil doit nous représenter aussi fidèlement que possible. Il s’agit pour elle d’une stratégie critique de remise en question de notre rapport à la confidentialité à l’ère du soi 2.0. L’usage subversif de Facebook permet d’en faire une critique de l’intérieur, et devient un élément essentiel de la résistance et du bouleversement des codes de représentation imposés par ces systèmes.

Cette exploration de l’image de soi et de l’intimité est récurrente dans l’art féministe, puisqu’elle constitue un moyen efficace pour (re)prendre le contrôle de son identité dans une société résolument patriarcale. Dans l’installation vidéo The Annals of Private History, Amalia Ulman emploie le sujet du journal intime et de son importance dans la vie des femmes. Alors que les deux artistes précédentes remettent en question la construction identitaire sur le Web [1], Ulman explore plutôt l’évolution du genre autobiographique et son passage du médium privé du journal à celui public du blogue. S’inscrivant ici dans la pratique des artistes féministes des années 1970 qui ont utilisé la maison comme moyen d’extérioriser l’intimité féminine, Ulman confronte à son tour la société patriarcale. On constate qu’encore aujourd’hui celle-ci préfèrerait que l’intériorité féminine reste cachée. En abordant l’intimité des femmes à l’ère du Web 2.0, l’angle choisi par la commissaire souligne l’importance du personnel comme acte politique d’affirmation identitaire.

Sarah Faraday, Creepshot Disaster, 2016. Crédit: Fanny Gravel Patry
Sarah Faraday, Creepshot Disaster, 2016. Crédit: Fanny Gravel Patry

Dès lors, une question émerge : existe-t-il certaines choses du féminin qui ne dérangent pas, lorsque dévoilées? C’est ce que cherche à interroger la série Creepshot Disaster, de Sarah Faraday, une mosaïque d’images voyeuristes et sexualisées de femmes prisent à leur insu. Si on ne préfère pas savoir ce qui se cache dans notre tête, le corps féminin, lui, est encore d’intérêt public. À ce sujet, l’artiste déclare : « L’anonymat sur le Web conduit à une absence de responsabilité personnelle – l’acte de photographier des femmes sans leur consentement à des fins sexuelles, ou dans le cadre d’un jeu risqué, devient un acte sexuel agressif, fétichisé. Les gens sont dépersonnalisés, objectivés et traités comme des marchandises. Sexualiser l’absence de consentement perpétue la culture du viol. » Ainsi, même si Internet est un lieu où peuvent se créer des espaces de discussion et d’entraide, il demeure un lieu fort problématique où se perpétuent et se multiplient plus que jamais des idéaux sexistes qui peuvent aller jusqu’à mettre à risque la vie des femmes.

Cette influence malsaine qu’entretiennent les réseaux sociaux sur les mentalités correspond justement à ce qu’a choisi d’explorer l’artiste Daniella Müller avec Jennifer (2015-2016). Après avoir demandé à plusieurs participantes de décrire individuellement la photographie d’une femme dénudée, l’artiste a compilé les réactions obtenues dans un livret. L’image correspond en fait à une photographie de l’actrice Jennifer Lawrence qui a circulé dans les magazines et sur le Web sans sa permission. Ce que constate l’artiste est que, bien que les réactions publiques à ces photographies aient donné lieu à du slut-shaming [2] et à de l’intimidation, les réactions des femmes étaient plutôt pleines de compassion et de compréhension. Avec Safe Nudes : Sexy Guide to Digital Security, Natasha Felizi et Fernanda Shirakawa réagissent à ce manque de sécurité et au harcèlement auxquels les femmes font face lorsqu’elles partagent des images en ligne. L’œuvre prend la forme d’un guide expliquant ironiquement aux femmes et aux minorités sexuelles comment prendre des nudes (nus) sans que celles-ci se retrouvent disséminées à travers le Web. Ainsi, l’œuvre réagit à la normalisation de ce type de photographies contemporaines, mais surtout à la pression exercée sur les jeunes filles et les femmes pour qu’elles envoient ce type d’images. Ironiquement, lorsque ces photographies finissent par devenir publiques – comme dans le cas de Jennifer Lawrence – les femmes sont rapidement humiliées et insultées pour avoir osé se dévoiler.

Diana Laurel Caramat, Share Therapy , 2016. Crédit : Stephanie Lagueux
Diana Laurel Caramat, Share Therapy , 2016. Crédit : Stephanie Lagueux

Enfin, l’œuvre Share Therapy (2016), de Diana Laurel Caramat, aborde de manière judicieuse la complexité des relations de pouvoir sur le Web. Il s’agit d’une installation de plusieurs iPad sur lesquels le visiteur peut accéder aux dix mois de thérapie suivie par l’artiste via l’application payante Talkspace. En brisant le contrat qu’elle avait établi avec sa thérapeute, entente selon laquelle le contenu de ces rencontres ne devait pas être partagé publiquement, l’artiste brime elle-même son intimité. C’est justement en permettant la transgression de cette frontière que le Web devient source de danger, entre ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas partager. Au-delà d’une réflexion sur l’image de la femme, ce travail remet en question l’existence même d’un safe space [3] sur Internet, puisque quiconque pourra partager ou réutiliser le contenu produit en l’instant d’un seul clic.

Cette exposition aborde de façon critique et originale les enjeux auxquels font face les femmes sur le Web, non seulement en ce qui touche la représentation, mais aussi sur le plan moral. Avec l’affluence récente de nombreux témoignages de femmes ayant été victimes d’abus et la dénonciation publique de la culture du viol, un nouveau mouvement se met en branle, et l’exposition CTRL + [JE] y prend directement part. Elle dépasse l’état d’un simple constat sur la manière avec laquelle nous utilisons les réseaux sociaux. Le prisme féministe de cette exposition – et de la thématique du festival HTMlles – permet de mettre de l’avant la complexité de cette (ré)organisation des systèmes de pouvoir. Le point de vue des artistes contribuant à ce projet sous l’égide de la commissaire et de l’organisation du festival fait résonner un fait important : nous avons gagné un certain contrôle sur la production et la circulation de notre image, mais celle-ci n’est pas nécessairement immuable. Au contraire, ces artistes démontrent chacune à leur manière que la reproduction des stéréotypes et de l’idéologie patriarcale, au même rythme que celle des images, se propage de façon plus rapide, subtile et vicieuse que jamais auparavant.

L’exposition CTRL + [JE] : intimité, extimité et contrôle à l’ère de la surexposition de soi est présentée au Studio XX jusqu’au 24 novembre 2016.

Article par Fanny Gravel-Patry.

[1] Ulman a elle-même travaillé sur ces thématiques en se mettant en scène sur Instagram dans le cadre du projet Excellences & Perfections (2014)

[2] Le slut-shaming est le fait de critiquer une femme sur ses relations sexuelles, l’exposition de son corps ou toute activité à connotation sexuelle jugée comme « inappropriée » pour une femme. Il est souvent accompagné d’un double standard. Par exemple, une femme ayant une vie sexuelle active et assumée sera de suite critiquée alors qu’un homme ayant les mêmes mœurs sera plutôt acclamé, voire félicité.

[3] L’expression safe space est utilisé pour définir un espace où chacun.e peut relaxer, se sentir en sécurité, et être à l’aise d’exprimer ses inquiétudes et ses angoisses. Il est surtout utilisé dans le contexte de mouvements progressifs de solidarité et de revendications comme celui de la communauté LGBTQ

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