L’immensité et la résilience

Si les beats n’existent plus, ceux qui s’en rapprochent aujourd’hui le plus sont sans doute ces jeunes gens qui décident…
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Si les beats n’existent plus, ceux qui s’en rapprochent aujourd’hui le plus sont sans doute ces jeunes gens qui décident de partir, un bon été, à la conquête de l’Ouest (canadien). Les raisons qui les amènent à s’exiler aussi loin en montant dans un greyhound bus sont nombreuses. La recherche de l’aventure (désormais bannie de bien des vies), le désenchantement d’une génération qui n’arrive pas à s’imaginer à quoi ressemblera son avenir, la fuite ou encore le style de vie (réel ou fantasmé) sont toutes de bonnes motivations pour eux de sacrer leur camp.

Moi-même attiré par le mythe de l’Ouest, j’avais entrepris, il y a de cela quelques années, ce même voyage qui m’avait mené à Vancouver. Rien de bien étonnant là-dedans, j’en conviens. Dans le registre des exils un peu plus exotiques, mentionnons plutôt le voisin du Nord, le Yukon (pour rester dans le Dominion de sa Majesté). Voilà un périple qui ne sied pas à tous. Et si le Yukon reste pour moi une idée lointaine de froid et de grandeur, je me permets de vous en parler, à travers la pièce Yukonstyle de Sarah Berthiaume, à peine écrite et déjà montée ou en voie de l’être dans pas moins de six pays. Pour vous convaincre que je ne parle pas complètement à travers mon chapeau, j’abuserai un peu du lien père-fils pour m’octroyer le vécu bien plus riche de mon paternel qui lui, a bel et bien vécu dans cette lointaine contrée, à une époque où il était aussi jeune que moi. L’immensité, la nature furieuse et les longues nuits, il a connu. Mais puisque je ne suis pas lui (malgré la ressemblance), il me faudra bien, encore une fois, faire appel aux merveilles de l’imagination.

Yukonstyle (Crédit photo Valérie Remise)
Yukonstyle (Crédit photo Valérie Remise)

Je vous parlais tout à l’heure de beats. Ce n’était pas pour rien, je vous rassure. Car si les quatre personnages de Yukonstyle n’ont pas vécu la désillusion totale de cette génération sacrifiée, ils ont bien réussi à avoir des vies aussi décevantes, en bons abonnés du malheur. Ce malheur, ils le combattent aussi de la même façon que les beats, c’est à dire par la désinvolture, l’alcool et l’extravagance. Garin (Vincent Fafard) est natif du Yukon, issu de l’union fugace de Dad’s (Gérald Gagnon) et d’une Amérindienne dont l’existence tient du cauchemar (historique). Partageant un appartement avec Yuko (Cynthia Wu-Maheux), Japonaise ayant décidé de fuir le plus loin possible de son ancienne existence, Garin et elle travaillent au restaurant du village. Murés dans leurs solitudes respectives, ils mènent une existence dénuée de sens, brisés avant même d’avoir acquis les moyens de s’en remettre. Jusqu’au jour où Yuko croise, sur le bord de la route, cette adolescente en minijupe japonaise, en train de se transformer en cadavre givré. Prise de compassion, elle la ramène à son appartement, avant de découvrir en elle la jeune fille la plus exécrable qui soit. Kate (Sophie Desmarais), 17 ans, est en pleine crise, en réaction face au monde entier, dépourvue de tout modèle acceptable et en fuite depuis des mois. Garin, qui paraît-il, n’aime personne, ne fait pas d’exception pour cette petite peste mal élevée qui squatte le divan de son salon depuis déjà une éternité. Habitée d’un curieux sens du devoir, Yuko la prend sous son aile, malgré le peu de reconnaissance qu’elle démontre. Et les jours s’écoulent, dans une immensité qui évoque parfois son contraire, soit l’enfermement d’un huis clos. Dad’s annihile le souvenir de son amour en se noyant dans des océans de gin alors que les autres s’efforcent de passer à travers la longue nuit.

Yukonstyle (Crédit photo Valérie Remise)
Yukonstyle (Crédit photo Valérie Remise)

Mais Yukonstyle transcende ces vies écorchées. Le texte de Berthiaume, d’une poésie percutante, nous entraîne dans une critique sociale incarnée dans la triste histoire des pensionnats imposés aux natives. Elle livre ici une réflexion puissante sans être moraliste, qui sait s’acoquiner avec la beauté du verbe et la force évocatrice de la légende. Le corbeau y est autant gage de liberté que de mort. Sur des airs de Neil Young (Heart of Gold), la pièce suit son cours, dans une mise en scène d’une implacable efficacité. L’usage judicieux de la lumière, concentrée derrière une vitre vers laquelle toute la scène converge, arrive à évoquer autant la lueur glacée de l’aurore boréale que les éclairages tapageurs d’un bar. Martin Faucher, à travers sa mise en scène très créative, propose des procédés complexes (de fuites inversées, par exemple) qui arrivent à combler avec brio la vastitude de la scène du théâtre d’Aujourd’hui. L’ambiance sonore, jamais envahissante, appuie entièrement l’intensité de certaines scènes, sachant laisser place au silence lorsqu’il va de soi. Yukonstyle ne serait toutefois rien sans sa distribution exceptionnelle qui s’approche du sans-faute. Cynthia Wu-Maheux, dans le rôle de Yuko, emplit l’entièreté de la salle de sa présence, toujours juste, émouvante dans son jeu subtil qui combine la force à une fragilité enfouie. Gérald Gagnon offre quand à lui de grands moments de folie alcoolisée avant de se poser dans une touchante confidence. Sophie Desmarais et Vincent Fafard, loin d’être en reste, séduisent par la progression de leurs personnages vivant leurs vies comme un long combat dans lequel il ne faut pas compter les coups, sous peine de s’effondrer. On comprend mieux, à la fin du spectacle, l’universalité de cette pièce, qui lui permettra de s’envoler vers d’aussi lointaines contrées que celle du terrible et majestueux Yukon.

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Yukonstyle de Sarah Berthiaume du 9 avril au 4 mai au Théâtre d’Aujourd’hui. M.E.S. Martin Faucher.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.