Gare du Nord : La rencontre du documentaire et du merveilleux sur la table de Claire Simon

Claire Simon est venue cette semaine à Montréal présenter au Festival du Nouveau Cinéma son dernier long métrage de fiction Gare du Nord.…
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Claire Simon est venue cette semaine à Montréal présenter au Festival du Nouveau Cinéma son dernier long métrage de fiction Gare du Nord. La réalisatrice a passé six mois dans la gare parisienne à mener ses enquêtes, armée de son stylo, d’un dictaphone et d’un magnéto, à la recherche de possibilités de fiction. Le lieu, elle l’a avalé, mangé, rêvé, puis digéré — il est aujourd’hui incarné par chacun de ses personnages. De ce travail de longue attente, de longue écoute, il est ressorti une matière foisonnante à l’origine de quatre projets artistiques. Un documentaire, d’abord, Géographie humaine (encore inédit), une pièce de théâtre ensuite (écrite et répétée, mais pas encore produite), un webdocumentaire Gare du Nord.Net, et un long métrage de fiction, avec Monia Chokri et Nicole Garcia.

monia chokri

Hypnotisé par le panneau d’affichage des prochains départs, obsédé par l’horloge à grosses aiguilles noires du hall, étourdi par la foule et la cacophonie enrageante, la Gare du Nord est un lieu hostile. On s’y engouffre le pas pressé. Une fois dans ses dédales souterrains, on a qu’une hâte, que le train parte. Vite. Claire Simon, elle, s’y est arrêtée. Elle ne prenait pas le train, mais des notes. Elle ne fuyait pas le bruit, mais tendait l’oreille.

Pour la réalisatrice des Bureaux de Dieu, son précédent long métrage de fiction, «le lieu contient une potentialité de récits à l’infini» et le travail du cinéaste est de les faire immerger. Comme elle le faisait dans Récréation, film documentaire réalisé en 1993, elle s’empare d’un lieu et de toutes ses possibilités de récits – jusqu’à l’user à la couenne. De cette gare, la réalisatrice a exploré les moindres recoins. Elle connaît la chambre secrète du RER E où les jeunes viennent faire l’amour. Ismaël (Reda Kateb) y emmène Mathilde (Nicole Garcia). Mathilde, malade, qui erre dans la gare. Ismaël, qui mène ses enquêtes RATP et son projet de thèse « Gare du Nord, place du village global » (renvoyant à l’expression de Marshall McLuhan).

On voit Joan aussi. De son pas rapide et sûr elle traverse le quai. Jeune femme overbookée, incarnée par Monia Chokri, elle représente, selon l’actrice, l’archétype de la «nouvelle classe moyenne européenne». Puis on croise Sacha, joué par François Damiens. Il cherche sa fille en fuite dans les moindres recoins de la gare et joue ici son propre rôle de «François L’Embrouille», célèbre dans la vraie vie pour ses caméras cachées.

« On a une température du monde »

En compagnie de ces quatre personnages nous partons à la rencontre des habitants du village de la gare. La foule s’incarne. Mais surtout ceux qui restent, les gens de la gare. Ils ne bougent pas. Les petites gens, les invisibles. Ceux qui servent un café et demandent 50 cents à l’entrée des toilettes. Mais aussi le vendeur de chaussures iraniens, la vendeuse de lingerie, l’homme au sandwich diplômé de sciences politiques, le vendeur de mèches à 400 euros et celui de bonbons népalais. Tous les visages de la société française défilent. Les classes sociales se croisent, se jaugent. «Ici on est de nulle part, c’est comme si c’était le village», dira Ismaël. Alors on écoute palabrer au café Congolais. Les discussions se croisent en vrac sur les meufs, les retraites, les immigrés, les Roms, les chiens et l’amour. On tâte le pouls. On prend le temps d’explorer les différents niveaux de la gare — de ses sous sols lugubres à ses terrasses surplombantes — comme on visiterait la France.

« C’est un cinéma où on ne dit pas « silence », où on ne met pas un cordon sanitaire »

L’équipe de tournage, composée d’une trentaine de personnes, a réussi à se fondre dans la foule, à se faire oublier. Pas toujours facile. «Il a fallu s’accommoder des contraintes très strictes imposées par la SNCF, explique la réalisatrice, les répétitions avec les acteurs avaient lieu dans la gare même. Je répétais sans caméra et ça obligeait le jeu à être très juste, pas théâtrale du tout. Il fallait être à la hauteur du lieu et de la vie qui s’y déroule».

Immergé dans la gare, sans tout le barda habituel des équipes de tournages, certaines scènes deviennent compliquées à tourner, les gens s’en mêlent. «Dans une scène où le type engueule sa copine, il a fallu dresser un cordon de séparation parce que les gens venaient systématiquement au secours de la fille», raconte Claire Simon.

«Crissements de freins, martèlement des pas, grondement des valises à roulettes, sonneries en tout genre, annonces des haut-parleurs… Dans ce brouhaha permanent, vivent des mots uniques, rares et précieux. Ce sont les mots tristes des adieux, les mots joyeux des retrouvailles, les mots doux des rencontres et la violence des règlements de compte. Les attraper, ces mots, relevait presque de l’im- possible : dès qu’on s’approche, ils s’envolent. Insaisissables papillons, emportés par le bruit et la fureur du lieu. Alors nous aussi, la jambe légère et l’œil polisson, nous sommes partis à la chasse aux papillons : la gare est peu à peu devenue une grande volière où chaque mot patiemment attrapé nous racontait une vie, un destin, une histoire. Il en passe ici 500 000 par jour.» (Benoît Laborde, compagnon d’immersion dans la gare)

Petit à petit, alors que nous pensions débuter un film d’un genre précis, proche d’une représentation sociologique du monde sur le mode du documentaire, voilà que tout se renverse. Ismaël tombe amoureux de Mathilde. Les enquêtes s’arrêtent. Sacha cherche des signes du destin, trouve la Promesse de l’aube. Joan en complet-veston rose, collée à son iPhone, est suivie par un chien.

Lorsqu’un homme se volatilise sous nos yeux et que la réalisatrice dialogue avec son personnage, le film bascule. Ironiquement le merveilleux fait son apparition au moment où la réalisatrice entre dans le champ. Ce sera sa seule apparition.

« On dit qu’ils ont des sabots aux pieds, mais ici en Europe, avec les chaussures, on ne peut savoir »

Le film prend alors des allures d’aventure merveilleuse. La Gare du Nord quitte le lieu qu’elle habite — Paris et la France — pour englober un espace beaucoup plus grand, abstrait. Nous avançons en surplomb de la scène. La caméra, par de nombreuses plongées et contre-plongées, nous restitue la hiérarchie du lieu. «Dans une gare on est pas dans la ville, explique Claire Simon, elle nous renvoie à quelque chose de nous-mêmes, quelque chose de très archaïque. On a tout d’un coup une vision de soi comme un destin, Tout d’un coup on se voit d’en haut».

"J’avais constamment Edward Hopper en tête, en raison des lumières, aussi bien naturelles qu’artificielles. Puis Hopper a peint la mort dans la vie aussi, il a traité du prosaïsme et de l’éphémère que le tableau rend éternel" Claire Simon
« J’avais constamment Edward Hopper en tête, en raison des lumières, aussi bien naturelles qu’artificielles. Puis Hopper a peint la mort dans la vie aussi, il a traité du prosaïsme et de l’éphémère que le tableau rend éternel. » — Claire Simon

Les personnages se regardent, observent leur reflet dans les vitrines des magasins. Comme des fantômes, ils errent et se questionnent sur leur propre réalité. La mort plane. Le film, construit sur la tragédie de la mort annoncée de Mathilde, exacerbe l’idée du temps, de l’éphémère. Ce qui caractérise le lieu, l’horaire, arriver à l’heure pour ne pas rater son train — voilà bien le leitmotiv de tous ces voyageurs défilant en arrière plan — prend une dimension tragique. On traverse le film avec l’idée persistante d’un drame à venir. La dame pipi met d’ailleurs en garde Mathilde : «Vous savez, la Gare du Nord c’est dangereux, il y a des morts dans la foule. Des morts sains, bien sûr, mais des morts Satan aussi. Et là il faut faire très attention. On dit qu’ils ont des sabots aux pieds, mais ici en Europe, avec les chaussures, on ne peut savoir.» (À voir dans l’extrait suivant)

Gare du Nord, de Claire Simon (extrait 2) par Telerama_Doc

On ne sort pas indemne de la Gare du Nord. Mais l’entreprise cinématographique est riche. Dans sa construction même le film restitue la genèse de sa fabrication : de l’étude documentaire au film de fiction, de la vie réelle au merveilleux. Comme la jeune sorcière Sarah demande à Sacha — «il faut croire aux signes, il faut interroger le destin» —, le film demande aux spectateurs de lâcher ses repères et de s’arrêter.

 

— Gare du Nord, réalisé par Claire Simon, 119 min, Coproduction franco-québécoise. Le film prendra l’affiche au Québec dès cet automne.

Article par Justine Harbonnier.

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