Quand la mort devient festive. Les Grands-mères mortes de Karine Sauvé

C’est à seulement quelques jours de la première que j’ai eu le plaisir de converser avec Karine Sauvé, directrice artistique…
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C’est à seulement quelques jours de la première que j’ai eu le plaisir de converser avec Karine Sauvé, directrice artistique de la compagnie Mammifères et metteure en scène de leur premier spectacle, Les Grands-mères mortes. Ce dernier a notamment été présenté au festival Les Coups de théâtre en novembre 2014, au Centre national des Arts d’Ottawa en février dernier ainsi qu’au Théâtre Aux Écuries du 12 au 21 mars. La proposition de Sauvé aborde la mort et la vieillesse de la façon la plus vivante qui soit. Elle convie les spectateurs à une fête des morts, une soirée où les derniers instants d’une vie deviennent source d’humour et de tendresse.

Crédit photographique: Patrick La Roque
Crédit photographique: Patrick La Roque

Le projet est né du désir de Sauvé de rendre hommage à sa grand-mère décédée alors qu’elle était en résidence en France. L’idée lui vient d’organiser une fête des morts, un rituel pour honorer sa grand-mère et deux de ses amies, Lucille et Simone. Lors de sa résidence d’écriture au Festival Méli’môme, elle élabore les premiers balbutiements du spectacle. La création s’est développée sur une longue période durant laquelle Sauvé a eu l’occasion de converser, notamment autour du thème de la mort, avec de nombreux enfants directement dans leurs classes, mais aussi des personnes âgées. Non seulement ont-il échangé, mais elle leur a aussi demandé d’écrire une carte postale destinée à une personne défunte de leur choix. Par la suite, Sauvé a entamé une résidence de deux ans au Théâtre Aux Écuries en compagnie de David Paquet, co-auteur de la pièce, ainsi que Nicolas Letarte, qui signe la musique. C’est par des cycles de trois semaines (alternance entre théâtre et atelier) que le spectacle a été élaboré, à trois têtes, selon les matériaux que tous apportaient en répétition.

Issue du DESS en théâtre de marionnettes contemporain de l’UQAM, Karine Sauvé nous invite ici à assister au premier spectacle de sa compagnie, une installation plastique composée d’un mélange de matières et de médiums. Elle travaille principalement avec des matières tels le plâtre, la Silly Putty (un silicone polymère qui réagit à la gravité), la nourriture, la terre, etc. Toutes des matières qui représentent, pour la metteure en scène, l’état du corps, de la vieillesse à la mort. Ainsi, plutôt qu’un théâtre de marionnettes comme on pourrait l’imaginer habituellement, nous voici devant un théâtre des matières d’où surgissent et revivent les femmes de l’histoire à travers la narration de Sauvé elle-même.

D’ailleurs, le spectacle est présenté comme étant destiné à un jeune public, mais le terme est peut-être un peu réducteur ici. Sauvé préfère offrir une forme hybride qui rejoigne «tout le monde», afin de susciter une réelle discussion intergénérationnelle. Les enfants constituent, selon elle, une véritable mine d’or. Lors des discussions avec les jeunes autour de la mort, elle a noté des phrases à la fois touchantes, criantes de vérité et cocasses comme «Mourir quand t’es vieux de même, c’est comme rentrer dans un spa!» ou encore, «Moi j’aime mieux naître, t’sais mourir c’est plate-là, t’sais au moins quand tu nais, t’arrives!»

Crédit photographique: Patrick La Roque
Crédit photographique: Patrick La Roque

Avant même d’avoir franchi les portes de la petite salle du Théâtre Aux Écuries, l’atmosphère festive se fait sentir. La musique de Nicolas Letarte résonne au-delà des murs de la salle donnant au public une envie de se trémousser. Sur scène, plusieurs accessoires jonchent le sol, trois chaises sont recouvertes d’un voile blanc et un rideau de cheveux trône au milieu de la scène. Letarte est déjà assis à sa batterie et regarde le public s’asseoir. Peu après que les premiers spectateurs se soient installés, une Karine Sauvé tout sourire entre sur scène, saluant au passage certains spectateurs; il n’y a pas de quatrième mur ici. Les deux performeurs portent un costume de coton ouaté, un squelette orne celui de Letarte.

Sauvé annonce le début du spectacle en se présentant simplement et en nous invitant à la suivre dans cette fête des morts. Le public entre donc tranquillement avec elle dans l’univers de chacune des dames qu’elle fait revivre. Chaque chaise représente une des trois femmes de l’histoire, Simone, Lucille et Thérèse. Les objets qui représentent la dame permettent de la faire revivre à travers la mémoire de la créatrice, qui partage un souvenir heureux puis le récit de son décès.

Crédits photographiques: Patrick La Roque
Crédits photographiques: Patrick La Roque

Comme la manipulation des objets se fait à vue, le public voit les rouages au même moment que l’effet apparaît sur scène. Par ailleurs, réalité et fiction se chevauchent tout au long de la pièce, puisque nous ne savons jamais vraiment ce qui provient des souvenirs de Sauvé et ce qui est inventé de toute pièce. Plusieurs de ces objets sont utilisés de façon très ingénieuse, comme lorsque deux micros sont placés dans des souliers à talons hauts puis glissés sur le sol. On entend alors le claquement des pas de l’intérieur des souliers et le son résonner dans toute la salle, ce qui confère un certain caractère fantomatique à la marche des souliers. De plus, les cheveux occupent une grande place. Non seulement ils représentent Simone, mais à un moment dans la pièce, manipulant quatre grandes couettes évoquant les trois femmes et elle-même, Sauvé les fait danser au son de la musique. Ainsi, le concept de théâtre de matériaux prend tout son sens. Ce sont réellement les objets et les matières qui prennent vie devant nos yeux et non des marionnettes à l’effigie humaine.

Crédits photographiques: Patrick La Roque
Crédits photographiques: Patrick La Roque

La musique et le chant sont omniprésents tout au long de la représentation. La musique, réalisée en collaboration avec Nicolas Letarte, prend une grande place dans le spectacle. Elle contribue grandement au caractère festif de la rencontre, mais surtout, elle rassemble les humains présents dans la salle. D’abord imaginées sobrement, la batterie et la guitare électrique sont entrées rapidement dans le processus de création et ajoutent une dimension éclatée à la pièce. Parfois, il est difficile de faire le lien entre une chanson et un tableau qui vient d’avoir lieu, mais cela suit la logique de la pièce qui est construite de petites parcelles d’instants de vie. Comme Sauvé l’explique, puisque chanter «ça fait du bien» tout simplement, la musique ne sert pas seulement d’accompagnement, elle fait partie intégrante du spectacle. Elle agit comme catalyseur et permet de détendre l’atmosphère. Par exemple, un tableau entier est consacré à divers styles musicaux, tous dansés par Sauvé, accompagnée à la batterie par Letarte. D’ailleurs, le musicien ne joue pas seulement de la batterie, mais il nous montre aussi ses talents en terme de beatbox vocal. En effet, il réussit à recréer parfaitement un accident de la route impliquant un chat et un camion, tout ça, avec sa voix seulement.

Les éclairages de Thomas Godefroid sont généralement blancs et plutôt sobres, sauf à quelques moments où la couleur devient rouge. La lumière aide beaucoup à diriger le regard, particulièrement lorsque Sauvé manipule de plus petits objets près du sol. Une des plus belles images est créée lorsque la femme se trouve debout, derrière le rideau de cheveux et qu’une faible lumière l’éclaire, transformant ainsi sa silhouette en une ombre, recréant la forme qu’elle a modelée plus tôt dans la Silly Putty.

Somme toute, le spectacle est très touchant. Il offre un espace où se rappeler les défunts qui nous ont marqués et qui nous manquent, en partageant une dernière soirée. Aussi, la mort et la vieillesse sont des sujets rarement traités de façon aussi ludique. Il est plus que pertinent d’en parler de façon plus tendre, principalement en raison du public cible. Karine Sauvé s’offre elle-même, franche, parfois maladroite, mais certainement vraie, ce qui nous permet de toucher à la mort d’une façon toute personnelle et délicate. Cela étant dit, certaines histoires sont assez bouleversantes, mais Sauvé trouve toujours moyen de rattraper le tir avec une touche d’humour, comme pour nous dire à nous, public, que la vie continue et qu’il faut en profiter avec ceux qui sont encore là.

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Les Grands-Mères Mortes, une fête de Karine Sauvé, en collaboration avec Nicolas Letartre et David Paquet, est présentée du 12 au 21 mars 2015, au Théâtre Aux Écuries. Le spectacle est conseillé au plus de 9 ans.

Article par Anne-Marie Spénard – Issue du baccalauréat en Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Anne-Marie est aussi passée par les Women’s Studies à Concordia . Elle entretient une légère obsession pour la question des genres, la musique et la mer.

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