Des histoires qui s’emboîtent. La revanche de l’écrivaine fantôme de David Turgeon

Un dessinateur raconte une histoire qui met en scène une romancière qui elle-même écrit des livres qui racontent des histoires.…
1 Min Read 0 195

Un dessinateur raconte une histoire qui met en scène une romancière qui elle-même écrit des livres qui racontent des histoires. Pour sa troisième œuvre de fiction, La revanche de l’écrivaine fantôme, le bédéiste David Turgeon plonge tête première dans le jeu, parfois déroutant, parfois amusant, de la mise en abyme.

QR84_Revanche_800

C’est donc un roman qui parle de romans. Publié en août 2014 aux éditions Le Quartanier, le dernier livre de David Turgeon, après Les bases secrètes (2012) et La raison vient à Carolus (2013) chez le même éditeur, s’ouvre sur un train qui déraille. Un dessinateur et son admiratrice sont les seuls rescapés et tentent de rejoindre la civilisation. Pour passer le temps, la lectrice demande à l’auteur de lui faire le récit de sa prochaine œuvre. C’est là qu’entre Johanne Delambre, personnage pilier pour les uns, écrivaine fantôme pour les autres, et dont le talent reste tapi dans l’ombre. Inspirée par trois canevas de romans postés chez elle par on-ne-sait-trop-qui, elle se met à écrire: un livre paraît, puis deux, puis trois. Ses deux premières œuvres ressemblent étrangement à celle du romancier Raymond Loquès, aux dires du vieil ami de ce dernier, Alphonse Grondines. Au même moment, Johanne Delambre disparaît.

La revanche de l’écrivaine fantôme explore ces idées de temporalité imprécise, de narration non linéaire. Après avoir en première partie esquissé le portrait des principaux personnages (Johanne Delambre, Raymond Loquès, le dessinateur, l’admiratrice, Catherine Bas-de-Casse, etc.), l’auteur, dans un style plutôt simple et direct, passe promptement de l’un à l’autre, sans toujours prendre la peine de bien les installer dans leur univers respectif, de sonder leurs pensées en profondeur. Difficile de suivre le rythme du récit qui semble s’embourber. Mais ce n’est que ruse, procédé volontaire pour appuyer cette mise en abyme, ce questionnement implicite et explicite sur le monde littéraire, l’écriture, la narration. Turgeon s’en amuse et s’en moque tout au long des 168 pages du roman: «J’ai l’impression que plus vous nous enfoncez dans votre histoire et plus vous en bloquez les sorties» (p. 80), lancera l’admiratrice au dessinateur.

Source: babelio.com

L’autoréférentialité est d’ailleurs récurrente dans La revanche de l’écrivaine fantôme. Si présente que la frontière entre les références au roman (celui qu’on est en train de lire) et celles des romans écrits par les personnages s’amenuise de plus en plus. Loquès parle-t-il de son prochain livre? S’adresse-t-il à nous, lecteurs? Ou est-ce plutôt l’auteur qui parle à travers son narrateur? Narrateur qui est d’ailleurs parfois omniscient, parfois au je, parfois au vous. «Ce livre sera en tous points comme les autres. Comme pour tout livre, vous n’en ferez pas partie. Vous vous situerez, tout au plus, quelque part dans les parages, en un point plus ou moins propice à l’observation de la scène.» (p. 108) Le procédé assez cérébral fait sourire, lorsqu’on parle notamment du processus d’édition et de la critique des livres écrits par les personnages du roman. Toutefois, à la longue, on commence à s’ennuyer. À force de tourner en rond, on perd facilement le fil de l’histoire.

Alors que La revanche de l’écrivaine fantôme renvoie au personnage de Johanne Delambre, celle-ci, ironiquement, brille par son absence. Comment passe-t-on d’une histoire à l’autre? Difficile de bien cerner les intentions de la protagoniste, ses préoccupations, ses actions. Pourquoi disparaît-elle? D’ailleurs, les thèmes de l’éloignement, de la distance, sont récurrents. L’admiratrice, coupée de tout moyen de communication, se demande si son mari s’inquiète pour elle. Peut-être est-ce voulu pour illustrer une forme de cloisonnement, un jeu entre l’emboîtement des histoires qui semblent toutes liées, mais toutes possiblement indépendantes les unes des autres. Tout de même, cette idée de détachement des personnages et de leurs situations narratives respectives demeure frustrante.

L’œuvre de David Turgeon plaît par ses multiples mises en abyme, son autoréférentialité et les connexions inattendues entre les divers personnages. Cependant, l’exercice de style semble prendre le dessus sur le fond. Bien qu’habilement exécutée (la structure reste toujours cohérente), cette attention sur la forme laisse une décevante impression d’inachèvement. Et on reste sur notre faim.


__
David Turgeon, La revanche de l’écrivaine fantôme, Montréal, Le Quartanier, 2014, 168 p.

Article par Sarah Daoust-Braun. Étudiante au baccalauréat en journalisme à l’UQÀM. Passionnée de culture, surtout de cinéma et de littérature, et consommatrice excessive de chocolat.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM