La très grande fascination d’un écrivain pour une figure. Critique de « La très grande solitude de l’écrivain pragois Franz Kafka » d’André Roy

Écrire demande une certaine solitude, une distance qui permet un décalage et un espace propice au travail créateur. Chaque écrivain…
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Écrire demande une certaine solitude, une distance qui permet un décalage et un espace propice au travail créateur. Chaque écrivain y développe – on peut aisément se l’imaginer – une myriade de rituels plus ou moins conscients entourant la matière de ce qu’il écrit, de ce qu’il s’essaie à dire. Paru en 2014 chez Les Herbes rouges, La très grande solitude de l’écrivain pragois Franz Kafka d’André Roy a remporté le prix Alain-Grandbois 2015, celui-ci étant remis par l’Académie des lettres du Québec «pour un recueil de poésie qui est jugé de très grande qualité.»

Comme son titre le laisse à penser, le livre s’écrit à partir de Franz Kafka – auteur d’expression allemande désormais considéré par plusieurs spécialistes comme l’un des écrivains majeurs du 20e siècle – et, plus largement, se développe autour des nombreux détails biographiques qui sont connus à son sujet, ce dernier ayant entretenu de nombreuses correspondances et un journal tout aussi foisonnant.

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La quatrième de couverture, rédigée par Roy, initie aux questions qui semblent avoir accompagné l’auteur: «L’écriture pouvait-elle chez lui cohabiter avec le sexe? Le bonheur de l’écriture était-il un châtiment? L’écriture suppléait-elle à la jouissance de l’idiot? Qu’est maintenant pour nous l’innocence coupable de cet écrivain juif de langue allemande qui rêvait de s’établir en Palestine et de parler hébreu?»

Passé la couverture et l’exergue de plusieurs citations et commentaires à propos de Kafka, on tombe dans une cinquantaine de poèmes qui suivent plus ou moins clairement les faits marquants ou intimes de la vie du romancier, selon une progression chronologique allant de sa naissance jusqu’à sa mort. Ainsi, à plusieurs moments, on retrouve des clins d’oeil et des références implicites témoignant d’une attention particulière du poète portée à la lecture du parcours de l’auteur pragois.

Avec Max le célibataire à Berlin,
le Max à Lucerne, Lugano, Milan,
le célibataire à Paris:
«L’oeil de la caméra est la fenêtre de l’âme», confie-t-on à Franz
qui voit les choses systématiquement séparées.
(p.22)

Ces nombreux détails hantent la lecture et, bien souvent, s’éloignent de la voix qui habite les poèmes – celle-ci atteignant une certaine justesse dans l’approfondissement de réflexions philosophiques et des thèmes de l’écriture et de la solitude. Plusieurs moments du recueil réussissent à court-circuiter ces dispositifs de «commentaire littéraire» par la distance qu’ils encouragent dans leurs rappels socioculturels. Les poèmes gagnent en puissance lorsqu’on semble se perdre dans les contemplations esthétiques qu’ils esquissent; on y oublie le discours institutionnel construit à même l’aura figurale de Franz Kafka, pour mieux y ressentir le nœud du recueil – soit la corporéité, en tant qu’expérience psychique du corps. Cette corporéité est appelée à se complexifier lorsque l’expérience de la solitude exige d’un même geste le recueillement spirituel et le creux de l’écriture. Cette mise en tension procède d’un miroitement de la figure kafkaïenne qui tend à réactiver plusieurs interrogations propices à la réappropriation de la figure mythique.

Juste le hors-monde
L’exclusion des idoles.
Le père répugnant.
La chair ennemie
d’un Franz se sentant évincé de la virilité.
Juste la maladie, l’intimité, le style:
l’emploi des couteaux dans son écriture.
Écrire entre dans la Loi de l’erreur
qui condamne à finir ce qu’on a commencé.
 (p.52)

Au centre de la voix qui porte les poèmes remue la lumière d’un corps se débattant avec la poussière des ombres, pris dans le labyrinthe d’un temps qui ne peut se clore – un corps qui ne s’arrête pas, jamais fini. Kafka y joue le rôle central de figure-obsession, engrangeant l’attention du poème et du lecteur en son mythe. La voix creuse son rapport à Kafka et atteint une justesse tonale lorsqu’elle se défait de ses fondements bibliographiques – comme si la voix ne pouvait se permettre la liberté d’aller plus loin, ne pouvait creuser son rapport à l’oeuvre de Kafka qu’en s’oubliant en elle.

Ainsi, le recueil semble bel et bien pris dans ce que Bertrand Gervais décrit comme le culte de la figure et de la sémantique s’y déployant, une figure «mettant en scène d’abord un interprète dont la recherche de fidélité sape l’entreprise même qu’il s’échine à parfaire, puis un scribe qui fétichise les marques par lesquelles la figure lui apparaît, et enfin un museur qui se perd dans le culte d’une figure dont toutes les espèces se sont évanouies1

Or, se perdre et errer apparaît comme une enclave importante à travers l’oeuvre d’un Kafka, qui ne se serait jamais reconnu dans sa langue, ou dans ce qui était attendu de lui par la société en termes professionnel ou matrimonial. Retranché du monde par cette loi de l’erreur et d’un infini devant lequel il ne peut s’empêcher de ressentir la culpabilité, il écrit; entre ascèse de l’écriture et «sexe-magie-noire [d’un] enfer universel éternellement collé à soi», il creuse quelque chose comme une langue écrasée «porteu[se] de figures de communautés égales à elles-mêmes dans des contextes très différents2

Ces moments plus sensibles de l’oeuvre sont d’une belle intensité, mais on est en droit de s’interroger quant à la nécessité des références qui phagocytent le texte. Il y a une forte tradition de commentateurs bibliographiques de Kafka; il peut apparaître parfois superflu d’en rajouter. Autrement, le recueil semble très franchement s’adresser à une communauté intellectuelle, consciente de l’impact de l’auteur et de son mythe: on parle d’un auteur et de sa pratique d’écriture à des gens qu’on suppose suffisamment instruits pour ne pas (trop) se perdre dans les références. C’est à se demander si la posture adoptée dans le texte est celle d’un spectateur cherchant à reproduire son aura d’enchantement, ou bien celle d’une voix cherchant à réfléchir la singularité esthético-politique des fantômes de Franz, de façon à les réactiver et à les penser autrement.

En bout de ligne, on a affaire à un recueil qui va beaucoup puiser dans une figure souvent revisitée, mais avec l’espoir d’en réactualiser les tensions dans un univers esthétique contemporain. Le recueil réussit, en ce sens, à tourner autour des questions que Roy pose en quatrième de couverture et à toucher quelque chose qui, bien qu’ombrageux par nature, apparaît sous un nouveau jour. Il est cependant malheureux de voir cette approche sensible grincer dès lors qu’on surligne les bases bibliographiques. Un réflexe de fidélité, ayant pour effet de renvoyer à des réalités qui ont peu ou prou rapport avec le lecteur, lui présupposant une certaine connaissance du mythe kafkaïen. Somme toute, ce lecteur-ci a apprécié les images et les contemplations auxquelles le livre invite, mais il reste conscient qu’il témoigne, en tant que membre par défaut d’une institution littéraire qui fait elle-même preuve, parfois, d’hermétisme et de complaisance. Est-ce que La très grande solitude de l’écrivain pragois Franz Kafka pourrait être lu avec un même plaisir par un lecteur n’ayant eu aucun contact avec le discours docte qu’extrapole l’académie littéraire sur la personne de Franz Kafka, ou sur le geste d’écrire? Ce lecteur-ci n’oserait répondre.

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1.Bertrand Gervais, Figures, lectures. Logiques de l’imaginaire, tome I, Montréal, Le Quartanier, 2007, p. 70.

2.Jacques Rancière, Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique-éditions, 2000, p.23.

Article par David Berthiaume.

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