Sons of Sissy : une brèche dans la tradition

En tournée internationale, Simon Mayer s’est arrêté à Montréal pour présenter Sons of Sissy, une création multidisciplinaire pour quatre interprètes.…
1 Min Read 0 224

En tournée internationale, Simon Mayer s’est arrêté à Montréal pour présenter Sons of Sissy, une création multidisciplinaire pour quatre interprètes. Les 10 et 11 avril dernier, l’Usine C recevait la production qui met habilement en scène danses et musiques folkloriques de l’Autriche, pays d’origine de Simon Mayer. En résulte un foisonnement festif et subversif, une création qui maîtrise et démantèle à la fois les arts les plus traditionnels de la culture autrichienne.

Source: Arne Hauge

Quatre musiciens entrent en scène, font face au public et attendent un instant. Debout côte-à-côte, ils entament un chant reconnaissable à ses modulations vocales qui oscillent entre les basses et les aigus. C’est un chant des montagnes autrichiennes, le yodel, qui donne à entendre de nombreuses voix en autant de registres différents. Sur la scène de l’Usine C, la musique instrumentale succède au chant : deux violons, un accordéon et une contrebasse prennent le relais. Dès ce début envoûtant qui semble introduire un concert de musique traditionnelle, Sons of Sissy naît du lien organique, de ce que l’on crée avec les autres, dans la mise en scène d’un folklore qu’on s’applique bien à subvertir. C’est ce filon de vie que la pièce tisse, dès la première mesure marquée par le rythme des pieds qui frappent le sol, motif récurrent, tout au long d’un spectacle mené par des interprètes versatiles qui font alterner, s’entremêler et se recouvrir les musiques et les chants. Le tout appartient à la danse, à la performance, au concert. La création de Simon Mayer prend tout, intègre tout, fait de chaque élément un prétexte à la réinvention, de chaque code un geste personnel, une réappropriation.

Le temps de deux représentations, Simon Mayer était de passage à Montréal avec la pièce Sons of Sissy qui poursuit, depuis 2018, une tournée internationale. Dans cette pièce où l’on ne saurait dire combien de tableaux s’enchaînent, combien de fois se répète un même manège, les interprètes Simon Mayer, Matteo Haitzmann, Patric Redl et Manuel Wagner font plier peu à peu les limites du folklore. Dès que se termine le prélude à quatre voix, la chorégraphie progresse par la subversion d’une même suite de mouvements et de sons, en accélérant le tempo ou en abandonnant des pièces de costume. Là où on marchait avec son partenaire, on court désormais; là où on échangeait quelques pas de danse attentifs avec lui, on se précipite sans plus faire attention. Cette reprise en boucle n’est pas sans rappeler une œuvre musicale comme The Desintegration Loops, dont les étapes successives ne peuvent se comprendre que dans une lente progression. Sons of Sissy est à la danse ce que la fabrication de William Basinski est à la musique : une altération lente mais sûre d’un morceau classique, qui correspond d’abord aux codes mais qui se transforme radicalement ensuite. Pour apprécier la fin il faut avoir agréé au début, il faut avoir plongé dans le rythme enlevant des premières minutes, s’être fait emporter par les déplacements circulaires, puis par l’attitude des danseurs qui se prêtent à ce jeu de la gestuelle et des tracés de la danse folklorique et épuisante. Certaines scènes prennent alors une force qui leur aurait autrement fait défaut, tel ce moment d’arrêt où deux danseurs, exténués par un manège, se retrouvent face à face, au centre de la scène. Peu de distance les sépare, ils s’observent, se rapprochent lentement. Le mouvement est minime et de longues secondes s’écoulent avant que les danseurs s’enlacent. Ils restent ainsi dans les bras l’un de l’autre, avant que la cadence reprenne. Cet intermède jaillit comme une apparition et fait figure de rupture dans un spectacle au rythme soutenu. Quelques-uns de ces arrêts subits restent des moments d’une rare force où peut s’observer le contraste entre l’épuisement des danseurs et le calme de la seule présence d’autrui.

Source: Arne Hauge

Dans une entrevue accordée au Devoir, Simon Mayer explique la complexité de son lien avec la danse folklorique : « Pour ma part, je vois le folklore comme un geste fait, ensemble, pour le partage ; surtout pas pour servir de frontières ; surtout pas pour séparer les gens les uns des autres ; surtout pas pour exclure. Parfois des pas, tous simples, partagés, réunissent vraiment les gens ensemble, sur un même rythme, un même geste. » Sur scène, les artistes se rencontrent dans la musique et dans la danse. Les instruments sont nombreux et variés : cloches, accordéon, contrebasse, violons, crécelle, baryton, fouet, percussions corporelles… Qu’il soit habillé ou nu, le corps sert à marquer le rythme. Les costumes et les instruments rappellent l’appartenance à la tradition et la chorégraphie, elle, souligne la nécessité de faire vivre l’art folklorique et d’en renouveler les usages. Les percussions que les danseurs s’entêtent à produire en tapant sur leurs cuisses nues et la spontanéité du cri de douleur qui en résulte illustrent un cheminement fait d’essais et d’erreurs. Les interprètes bénéficient d’une absence de contrainte, d’un espace pour les tentatives et les interrogations. Ces quatre danseurs masculins ne sont d’ailleurs pas sans questionner les normes de genre, jouant à plusieurs reprises deux couples que tout folklore occidental voudrait incarnés par des paires homme-femme. Aussi les affects exprimés sur scène font-ils brillamment sauter les conventions, en particulier lorsqu’un interprète, dénudé, se tord au sol avec rage et cris. Si les rires du public indiquent un malaise, ou à tout le moins l’extravagance du geste, la scène reste pourtant en tête, insistante au-delà de l’effet comique immédiatement perçu. La subversion est fine et les enjeux soulevés persistent, avec autant de subtilité qu’en témoignent le jeu et la danse des artistes.

La mise en scène du genre dans Sons of Sissy est somme toute frappante, à la fois faite d’apparats, de parures, d’accessoires, et enracinée au plus profond du corps biologique, qui en reste le seul véhicule lorsque les costumes sont abandonnés. Le corps nu est pourtant un socle incertain, mirage de ce qu’il représentait quelques instants plus tôt, encore pourvu de ses habits. Il semble que la création de Simon Mayer rend toute chose éphémère et incertaine. Aussitôt manifestée, une structure se déconstruit. La seule permanence aura été la régularité du rythme marqué par les chaussures sur le sol, chaque pas signifiant à la fois la continuité et la progression vers la version à venir. Avec un titre qui renvoie à la fois à Sissy, impératrice d’Autriche, et à une figure « efféminée » comme l’entend l’injure, la pièce de Mayer puise dans le folklore une grande puissance mais ne s’arrête pas à la célébration du passé. Elle le déconstruit plutôt, pour rebâtir des moments tout aussi fugaces, à déconstruire à nouveau.

Sons of Sissy était présenté les 10 et 11 avril dernier à l’Usine C, à Montréal.

Article par Élisabeth Chevalier.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM