Que faire avec l’absence de présence? Que faire avec la présence de l’absence? Ce sont les deux questions qui ouvrent le spectacle Un-nevering de Thea Patterson, artiste de performance endeuillée de son partenaire amoureux et artistique, Jeremy Gordaneer.
Avant toute chose, face au public nombreux du théâtre Espace Libre, Patterson tient à nommer la présence-absence de Gordaneer, récemment décédé. L’artiste se demande avec nous comment avancer, à la fois dans sa vie personnelle et dans sa pratique artistique, avec un deuil comme enclume. Ce deuil est incarné à travers une série d’objets qui portent chacun une charge symbolique, nous transmettant l’émotion contenue dans chaque facette de l’expérience de la perte d’un être cher. Il est fascinant de constater comment la trace, la mémoire de Gordaneer, se ressent dans chaque geste, sa présence-absence dans chaque objet, chaque souffle, chaque fibre sentimentale mêlée et démêlée devant le public.

Il y a les cordes.
La corde est un objet classique à utiliser en art de performance, car elle recèle un grand potentiel de symbolisme. Elle nous lie, nous rattache, nous serre, nous desserre, nous ligote, nous restreint, nous rapproche et nous éloigne… Patterson, accompagnée de deux autres performeuses, explore une panoplie d’images à l’aide de ses longues et épaisses cordes accrochées au plafond. Elles se pendent, font des nœuds les unes avec les autres, toujours en lien avec le corps dans l’espace. Les cordes semblent être la personnification des effets physiques du deuil. Il nous rattache, nous serre, nous pend.
Il y a les enclumes.
Je les nomme enclumes, mais je pourrais dire charges, poids… Ces boules noires sont attachées aux chevilles ou bien elles sont suspendues par un tissu noir qui recouvre le visage des performeuses. L’image est puissante : le noir du tissu efface l’expressivité du visage et les poids leur donnent une lourdeur qui le pousse à s’effacer, à s’étirer comme dans un trou noir. Les boules traînent au sol et sont projetées dans l’air par le visage qui se débat dans l’obscurité, mais qui peine à se relever. Patterson parvient habilement à rendre tangible la douleur que représente sa perte à travers l’usage d’objets et de chorégraphies simples, mais riches en pouvoir d’évocation.

Puis il y a les cartes.
Durant l’entièreté de la performance, le sol est jonché de petites plaques de bois qui miment l’apparence de cartes de jeu. Ces plaques pourraient être vues comme toutes les pièces constituant le casse-tête que représente le souvenir de Gordaneer. Ou bien on pourrait les voir chacune comme un souvenir que Patterson partage avec lui. Peut-être aussi que ces plaques sont des parties d’elle-même, dorénavant dispersées dans l’espace. On s’amuse avec le potentiel symbolique des plaques en pilant dessus, en tentant, par dessus tout, de les rapatrier dans ses bras, en se noyant dedans, en les lançant, en construisant un rempart avec elles… Au bout du compte, chaque image donne à ressentir qu’il est impossible de reconstruire ce qui était autrefois total. Les pièces sont détachées, les souvenirs se désagrègent, l’identité est éparpillée ; la mort transforme la vie en ruine.

Le clou du spectacle vaut à Patterson une très longue ovation : une personne du public se lève et commence à construire un château de cartes avec les plaques. Puis une autre. Petit à petit, on invite chaque spectateur.ice à venir sur scène pour construire des châteaux de cartes, des constructions diverses à l’aide de chaque plaque, chaque souvenir, chaque sentiment, chaque morceau identitaire… Tous ensemble, nous parvenons à (re)construire sa vie par la mort, à construire un ensemble avec les ruines de la mort. L’impact de ce geste rassembleur est gigantesque. L’art a les moyens non seulement construire des images qui font réfléchir et ressentir, mais aussi la capacité de construire des instants qui rassemblent, qui retirent le spectateur de la passivité, en incluant sa touche personnelle dans un geste transformateur. Nous avons tous profondément besoin de ces expériences uniques qui nous rappellent la beauté de l’être-ensemble. Qui donnent espoir face à notre propre mortalité. Patterson nous aide à accepter qu’on ne meurt jamais seul et que la mort donne à la vie des ailes.
Une critique de Vincent Lacasse