C’est en janvier 2025 qu’est publié Benoît Blues aux éditions Mémoire d’encrier. Il s’agit du premier roman de l’acteur et comédien franco-togolais Jean-Christophe Folly. Ce dernier brosse le portrait d’une France des années 1980, une époque révolue dans laquelle l’amitié ne connaissait pas les frontières.
C’est l’histoire de deux meilleurs amis qui se sont rencontrés à l’âge de 8 ans et qui ont grandi ensemble, à l’époque de la jeunesse « black-blanc-beur[1] ». Écrite à la première personne du singulier, la narration du récit est portée par Geoffrey, le protagoniste. Un soir de sorties, ce dernier apprend du barman le décès de son meilleur ami d’enfance. Déboussolé, dans le déni, le protagoniste tombe de haut, lui qui n’avait pas eu de nouvelles de Benoît depuis un bon moment. Impossible de savoir ce qui a poussé son ami d’enfance au suicide, il rend visite à sa mère et hérite de deux sacs contenant les biens de Benoît dans lesquels il trouve des lettres lui étant destinées. Ces dernières lui ouvrent les yeux sur son ami, qu’il avait jusque-là toujours cru connaître sur le bout des doigts. À leur lecture, Geoffrey se rend compte de la distance qui s’est creusée entre eux, une distance sous le signe de la distinction identitaire. Lui, qui s’est toujours senti à l’aise dans son corps, dans son pays, qui n’a jamais eu à vivre de discrimination ou à se sentir de trop, pas à sa place, comprend que l’expérience de Benoît était différente : « […] Je n’ai pas réussi à être un Noir. Je suis Noir poto et ça m’a bouffé, ça m’a hanté et je me suis cassé les dents dessus, sur cette […] peau. Je hais. Je ne sais même pas qui haïr. J’ai haï les Noirs, j’ai haï les Blancs. J’ai haï l’Histoire […] »[2].
Ces lettres renvoient Geoffrey à ses souvenirs d’enfance, dans lesquels il tente de comprendre où la fracture entre lui et Benoît s’est manifestée. Ébranlé par ce qu’est devenue la France d’aujourd’hui avec une haine profonde dirigée envers la différence, c’est lorsqu’il se fait attaquer dans la rue pour son apparence, qu’il ressent le poids du jugement : « […] À croire que la haine a grandi et que je n’ai rien remarqué […] J’ai fermé les yeux, on était tous frères, je les rouvre et on me traite de sale Blanc de merde ! […] »[3]. Au fur et à mesure de sa lecture, la raison principale entourant la mort de Benoît prend forme, jusqu’à ce que Geoffrey tombe sur la fameuse lettre où son meilleur ami partage son rat le bol face à l’acharnement des médias, notamment envers les musulmans en France : « « Pourvu que ce soit pas les Muslims je me dis, ils en prennent déjà plein la tête, y a plus d’endroit où cogner tellement ils prennent ! […] Un des journalistes dit que quelqu’un a crié Allahu Akbar. Ça y est…on est enfermés. Ça y est la haine…La haine qui ne sait même pas qu’on la sollicite […] elle émigre, la haine, dans les yeux des gens et personne ne s’en rend encore compte »[4].
Dans cette lettre, il relate aussi les attentats de Paris ayant eu lieu le 13 novembre 2015, tout en racontant un rêve utopique qu’il fait cette nuit-là quant à l’avenir de la France. Il rêve que le président livre un discours unifiant en dénonçant le racisme qui sévit face aux personnes racisées et en appelant à la paix. À son réveil, Benoît comprend que la réalité est toute autre en se faisant contrôler : « Quatre militaires viennent à ma rencontre. Kalash en main, ils me donnent du monsieur. Ils me fouillent… Alors je veux mourir […] Je vais mourir »[5].
Benoît Blues nous raconte de manière poignante les désillusions d’un homme qui ne se retrouve plus sans son binôme dans un monde où la haine prend toute la place, en nous montrant la réalité quotidienne des personnes racisées en France. Jean-Christophe Folly nous partage une amitié qui questionne et vit la haine d’être l’autre, faisant écho à l’actualité pas seulement française, mais internationale. C’est avec humour, ironie et sensibilité qu’il nous livre un récit touchant dans un vocabulaire léger, traitant de sujets lourds tout en appelant au vivre-ensemble.
[1] TV5 monde, Littérature : « Benoît Blues », l’histoire de deux amis, d’une amitié bouleversée, 1er avril 2025, en ligne, https://information.tv5monde.com/international/video/litterature-benoit-blues-lhistoire-de-deux-amis-dune-amitie-bouleversee-2766004
[2] Jean-Christophe Folly, Benoît Blues, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, p.54
[3] Ibid., p. 130
[4] Jean-Christophe Folly, Benoît Blues, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, p.59
[5] Ibid., p. 64
Folly, Jean-Christophe, Benoît Blues, Montréal, Mémoire d’encrier, 2025, 304p.
Article rédigé par Leila Arab