Guéris-moi de moi-même. Critique de Ma tête est une ruche

La pression de toujours bien paraître ; d’être à la hauteur des exigences ultra-sévères de notre réseau de contacts qui s’agrandit à n’en plus finir et à un rythme effréné. Impressionner pour ne pas se faire oublier. Briller dans les yeux des autres : se démarquer, assurer la visibilité de sa réussite à tout prix au détriment du vrai. Parce que la vérité n’est pas toujours reluisante et que le diktat du conformisme nous oblige à la cacher. C’est ce que l’auteur Sébastien Tessier et le metteur en scène Patrick R. Lacharité mettent en exergue dans Ma tête est une ruche, une pièce hybride ficelée en tableaux où danse et théâtre s’entremêlent.
1 Min Read 0 169

La pression de toujours bien paraître, d’être à la hauteur des exigences ultra-sévères de notre réseau de contacts qui s’agrandit à n’en plus finir et à un rythme effréné. Impressionner pour ne pas se faire oublier. Briller dans les yeux des autres: se démarquer, assurer la visibilité de sa réussite à tout prix au détriment du vrai. Parce que la vérité n’est pas toujours reluisante et que le diktat du conformisme nous oblige à la cacher. C’est ce que l’auteur Sébastien Tessier et le metteur en scène Patrick R. Lacharité mettent en exergue dans Ma tête est une ruche, une pièce hybride ficelée en tableaux où danse et théâtre s’entremêlent.

Crédit photographique: Charles F. Marquis
Crédit photographique: Charles F. Marquis

Huit comédiens interprètent des personnages issus d’une génération que l’on connaît désormais trop bien: la «Y». Ils nous livrent chacun ce dont ils veulent bien dévoiler d’eux-mêmes. Certains d’entre eux se projettent en tant qu’êtres humains extraordinaires mais finissent par perdre le contrôle de leur image. Il y a la fille qui parle sans arrêt et qui affirme qu’elle fait tout, qu’elle aime tout, qu’elle est bonne à tout, mais qui finit par perdre le souffle. Elle est asphyxiée par ses mensonges. Un autre: un narcissique qui déblatère sur ses faux succès à son ami sans lui laisser la moindre chance de placer un mot, l’asphyxiant aussi, autrement.

D’autres sont plus honnêtes: une fille hargneuse qui haït son job et sa vie quotidienne nous révèle son désir de s’enfuir dans l’espace pour être seule. Un jeune homme mal assuré vit une peine d’amour et cherche à exprimer ses émotions par l’art parce qu’il n’y parvient pas avec les mots (un peu prévisible comme personnage tout de même). Peu importe s’ils mentent ou s’ils disent la vérité, ces jeunes adultes souffrent d’un important vide émotionnel.

Ma tête est une ruche ne fait qu’effleurer un thème riche – la facticité des relations interpersonnelles – qui est souvent exploité au théâtre et dans la littérature partageant un fondement humaniste. Mais les artistes qui abordent ce problème n’empruntent pas tous les mêmes avenues. Par exemple, la pièce à succès de Guillaume Corbeil, Cinq visages pour Camille Brunelle, se consacre précisément au phénomène de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux. En littérature, l’excellent et virulent roman Sports et divertissements de Jean-Philippe Baril Guérard (Les éditions de ta mère) présente des personnages qui ressemblent à plusieurs autres qu’esquisse Sébastien Tessier dans sa pièce. Ces personnages ont en commun qu’ils sont tous obsédés par la recherche de reconnaissance et de succès et qu’ils ne prennent jamais le temps de s’arrêter pour se poser des questions. Baril Guérard contextualise ses personnages: ils sont issus du milieu artistique et théâtral, un milieu dont l’auteur fait lui-même partie. La critique frappe très fort, même si l’auteur ne juge pas ses personnages.

Avec Ma tête est une ruche, c’est un contexte un peu plus développé qui manque. Les personnages sont jeunes, certains naïfs, d’autres trop lucides, mais on ne sait rien de plus. La génération Y est (trop) souvent analysée au théâtre. Comme la plupart des monologues écrits par Sébastien Tessier sont assez convenus et qu’ils n’ont, dans le contexte de la pièce, aucun angle d’approche particulier pour traiter leur thème, il s’en dégage une impression de «déjà-vu, déjà entendu».

Les deux créateurs auraient pu faire de cette création une œuvre entièrement poétique et imagée en misant davantage sur la danse. Les meilleurs tableaux sont d’ailleurs ceux qui sont dansés ou qui usent de peu de mots. Dans l’un des tableaux, les danseurs (Philippe Thibault Denis et Joannie Douville) s’enlacent et ne se rejettent que par le mouvement, évoquant les difficultés d’une vie amoureuse. Autre exemple d’un moment très réussi: un tableau nous présente une jeune femme (Jessica Léveillée-Lemay) qui nous livre un monologue composé d’une seule expression: «T’es belle». La montée en intensité de la comédienne est splendide: le «t’es belle» nous est d’abord dit tendrement, puis de façon de plus en plus agressive et fausse. Impossible de ne pas penser à Facebook et aux marées de commentaires tous pareils sous une photo de profil. La force évocatrice de ce tableau est remarquable.

Enfin, à défaut de nous ébranler et de nous proposer une piste de réflexion inédite, Ma tête est une ruche offre néanmoins un bon moment de théâtre. On découvre le talent incontestable des comédiens et des danseurs de la relève. Ils sont tous très solides dans leur interprétation, très bien dirigés par Patrick R. Lacharité et Audrey Rochette (mouvements); leur fougue et leur justesse surprennent.

——
Le spectacle Ma tête est une ruche était présenté au théâtre La Chapelle du 1er au 5 décembre dernier.
Pour un article sur un spectacle traitant aussi de la génération Y et de la difficulté de rendre à la scène certains enjeux qui leur sont propres, cliquez ici!

Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM