Les inventeurs d’un monde oublié : Le commun des mortels de Carl Leblanc

Il n’est pas toujours facile de raconter la vie d’un homme. S’il s’agit d’un personnage fictif, il faut l’inventer, le…
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Il n’est pas toujours facile de raconter la vie d’un homme. S’il s’agit d’un personnage fictif, il faut l’inventer, le construire de toutes pièces. S’il s’agit d’un personnage historique, il faut choisir et présenter les événements marquants et significatifs et les situer dans leur époque. Le documentariste Carl Leblanc (Le cœur d’Auschwitz) prend le risque de nous raconter la vie d’un homme qui n’est un personnage ni fictif, ni historique.

Éverard Leblanc, c’est Le commun des mortels.

Nous accompagnons le réalisateur jusqu’au bout du Québec. Là, dans sa Gaspésie natale, il nous invite à entrer dans la vie de son père, relatant les faits et gestes et les nombreux boulots d’une vie comme tant d’autres, au fil d’un vingtième siècle marqué par le progrès. À chaque jalon, le documentaire remet la vie d’Éverard en contexte, grâce entre autres aux figures historiques telles que René Lévesque, Charles Aznavour et Fidel Castro. Lorsque la vie d’Éverard Leblanc entame un nouveau virage, on aperçoit brièvement ces grands hommes de l’Histoire. Le narrateur y résume leur situation : René Lévesque anime une émission de télévision, Charles Aznavour commence à chanter sur les planches, Fidel Castro n’est encore qu’un étudiant, Éverard Leblanc, quant à lui, devient bûcheron.

C’est la petite histoire qui côtoie la grande Histoire, sans préjugé envers ni l’une ni l’autre, car si le public connaît la grande, la petite n’en reste pas moins fondamentale.

Son importance apparaît évidente pour un fils, surtout pour celui-là même qui filme le documentaire; mais peut-être moins évidente est l’importance d’Éverard Leblanc dans le monde. Après tout, il n’a pas marqué son siècle comme un Lévesque, Aznavour ou Castro.

Le commun des mortels – Carl Leblanc (© L’Atelier Distribution Films)

Pourtant, il est représentatif de son époque, une époque certes révolue qui demeure néanmoins fondatrice. Au vingtième siècle, la Gaspésie restait encore à construire. Sans ces hommes qui l’ont débroussaillée, sans ces travailleurs qui l’ont conquise, sans ces faiseurs de monde, l’image du Québec d’aujourd’hui serait fort différente et la Gaspésie ne serait qu’un bout de terre sauvage. Notons par ailleurs que cette région est magnifiquement rendue par les images à couper le souffle d’Alex Margineanu.

Mais Le commun des mortels est avant tout un portrait, beau, touchant, simple, à mi-chemin entre la biographie et l’épopée. Les images d’archives présentent les débuts d’Éverard Leblanc, ses premiers pas dans le monde, son départ des quais, tandis que la caméra de Carl Leblanc s’immisce dans ses dernières années, dans « le début de la fin », à un point tel que le spectateur est confronté à la déchéance du corps et la mort d’un homme, à son naufrage. Cette confrontation suscite un certain malaise. Si Carl Leblanc nous invite à entrer dans l’intimité du commun des mortels, peut-être ouvre-t-il trop grand la porte.

À quelques brèves reprises, le montage insiste d’ailleurs sur l’émotion plutôt que de laisser se dérouler le drame à l’écran. Par exemple, le documentaire est sans équivoque quant à la marche impassible du temps. Le temps avance et le progrès avec lui. L’une des premières phrases du narrateur précise que si l’on vit assez longtemps, le monde d’où l’on vient va finir par disparaître. C’est triste, oui. C’est surtout inévitable. Il n’était donc pas nécessaire de montrer, dans la dernière ligne droite, les aiguilles d’une horloge superposées à Éverard Leblanc en train de perdre ses facultés. Cela semblait déjà évident.

Le commun des mortels – Carl Leblanc (© L’Atelier Distribution Films)

Heureusement, il est rare de trouver dans Le commun des mortels des effets aussi appuyés que ce dernier. Ainsi, on évite de tomber dans le pathos.

Si ces rares effets semblent inopportuns, nous ne pouvons pas en dire autant des différents intervenants qui ponctuent le documentaire avec justesse et à-propos. Leurs commentaires jettent une lumière bienvenue sur les faits historiques et sociaux, sur la vie d’Éverard Leblanc et sa terre natale.

Chaque intervenant y va de son expertise. Pensons notamment aux historiens Éric Bédard et Gérard Bouchard qui replacent l’homme dans son contexte, donc Éverard Leblanc dans la Gaspésie du vingtième siècle; Benoît Lacroix, théologien, nous parle de ce qu’était la religion et son importance pour tous les bons citoyens; le psychanalyste Guy Corneau (auteur de Père manquant, fils manqué) évoque la relation père-fils, somme toute assez typique des régions rurales du siècle dernier. Enfin, ces intervenants évoquent et commentent la vie d’Éverard Leblanc comme s’il s’agissait d’un important personnage historique.

Au fond, c’est un peu le cas. C’est le personnage historique de tous, la filiation à la patrie de chacun. Éverard Leblanc est le commun des mortels d’un Québec qui a disparu, mais qui n’en demeure pas moins présent aujourd’hui encore. La Gaspésie en est un exemple éloquent, alors qu’il y a moins de cent ans, il n’y avait toujours pas de route. Il aura fallu débroussailler, bûcher, inventer, créer un nouveau monde, un monde moderne. Pour construire ces édifices, pour bâtir ces écoles, pour dresser ce clocher, il faut des mains qui posent des briques. Et lorsqu’on accuse un homme comme Éverard Leblanc d’être « né pour un petit pain », on accuse nos pères, on accuse nos grands-pères, on accuse ceux qui ont asphalté le Québec et ceux qui l’ont électrifié.

Le commun des mortels de Carl Leblanc est sorti en salle le 12 mai 2017.

Article par Francis Lamarre.

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