On est heureux lorsque Sarah Kane débarque à Montréal. Qu’importe la salle, la mise en scène ou les interprètes, on sait que le texte incisif de la figure de proue de l’In your face sauvera la mise, quoiqu’il arrive. Après Anéantis, il y a de ça une éternité, le public montréalais a pu voir 4.48 Psychose. Pas un chant du cygne, selon Florent Siaud, mais l’aboutissement d’un parcours artistique à la fin abrupte.

On a eu raison de vouloir monter 4.48 Psychose au Québec aujourd’hui. Sarah Kane lance un rappel nécessaire face à l’absurdité des logiques néo-libérales, particulièrement lorsqu’on ferme des centres de désintoxication pour subventionner des multinationales.
La première fois que j’ai entendu parler de psychose, c’était à la sortie d’un groupe d’entraide pour les personnes souffrant de dépression et/ou de bipolarité. Une participante me racontait le cauchemar d’une semaine qui l’avait menée dans les sangles d’une civière à Louis-H (surnom affectueux qu’on donne au Centre universitaire en santé mentale de Montréal, affilié à l’hôpital Louis H. Lafontaine.) Louis-H, c’est un peu les limbes d’où certains, les plus forts ou les plus meurtris, sont revenus ; c’est le désert où on est allé errer durant 40 ans ; c’est Valinor où on a vu la destruction de Telperion et Laurelin. Du moins, c’est ce que la voix et les yeux de ceux qui y sont passés expriment. Perte de contact avec la réalité, conviction d’être la Sainte Vierge, hallucinations ; tant de symptômes qui paraissent impossibles à concevoir pour un œil extérieur.
On parle aussi du système de santé québécois, particulièrement en matière de santé mentale. On parle de la difficulté à obtenir un rendez-vous avec un psychologue ou un médecin, des travailleurs sociaux qui nous accueillent dans les CLSC qu’il faut convaincre de la gravité de notre état pour être mis sur une énième liste d’attente, des centres de crise et des organismes sous-financés, comme celui devant lequel on papote, qui sauvent des vies, dont les nôtres. On parle des psychologues/psychiatres/travailleurs sociaux/infirmiers, de la façon qu’ils ont de nous faire sentir plus ou moins étranges, plus ou moins en marge, de leur besoin de nous « guérir ».

Tout ça me revient en tête lorsque Sophie Cadieux déclare de façon banale : « Je ne veux pas mourir ». Dans cette seule phrase réside l’essence de 4.48 Psychose, peut-être de l’œuvre de Sarah Kane en entier. Florent Siaud semble avoir compris cette subtilité, car sa lecture de la pièce est brillante : noire sans être pathétique, cynique sans être apathique, à la fois humoristique et enragée. Le metteur en scène a refusé de tomber dans la facilité de la lecture biographique : ce n’est pas parce que l’auteure s’est suicidée quelques semaines après avoir complété la pièce que celle-ci est un testament.
4.48 Psychose n’a rien à voir, non plus, avec Paradis, clef en main. C’est une analyse précise et clinique de la dissociation du corps, faite d’une rage innommable et sourde face à l’approche infantilisante de la maladie mentale, habituellement teintée d’une psychologie froide. La mise en scène est claire : tout le monologue n’est pas une psychose. Sophie Cadieux joue tour à tour la vulnérabilité, le désespoir, la rage, la lucidité, le zombie, et ce avec juste mesure. Il ne doit pas être facile pour une actrice jouer un tel texte de façon aussi nuancée.
Guillaume Corbeil a pris le parti, dans sa traduction, de moduler les niveaux de langage comme Kane, assignant un registre de langue plus élevé aux phases poétiques et un langage plus commun aux dialogues ou au cynisme. Si le choix est justifié, le tout manque parfois de fluidité et, lorsqu’on relit le texte original, on peut trouver que la version française perd un peu de la rage sourde qui gronde en sous-texte. Il est toutefois agréable d’entendre son adaptation pour comprendre qu’il est possible de bien traduire la vigueur de l’In your face.

Par contre, la scénographie et le travail de projections laissent songeur. Outre une utilisation très dramatique et habile du rideau de scène, on perd la figure de l’actrice dans l’espace et la noirceur de la scène. Contrairement à Quartett, monté en 2014, où Florent Siaud avait construit son espace de jeu autour des deux actrices, le couloir écarlate de 4.48 Psychose semble être un projet indépendant. Magnifique en soi, il n’aide toutefois pas à concrétiser l’univers mental du personnage, ni à éviter ce rappel douloureux de la toujours actuelle stigmatisation des femmes par l’hystérie. Le tourne-disque et les ampoules cadreraient mieux, pour leur part, dans une vitrine d’Urban Outfitters qu’avec la scène. Les projections, elles aussi, distraient de la seule présence en scène, celle de la comédienne, et parasitent la performance d’images plus ou moins pertinentes au propos.
On en revient à Quartett et on ne comprend pas pourquoi le metteur en scène a senti le besoin d’augmenter le déploiement technique du spectacle, au lieu de faire confiance à ce qu’il maîtrise de façon extraordinaire, à savoir l’analyse du texte et la direction d’acteur.
—La pièce 4.48 psychose était présentée du 27 janvier au 6 février 2016 au théâtre La Chapelle.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.