Le théâtre le Tartare refait surface avec ce monologue contemporain, rédigé par Marie-Christine Lavallée et incarné par Geneviève St-Louis. Dans l’intimité de la petite salle bondée, le spectateur se trouve confronté à la facette la plus crue de l’humain.

L’actrice entre en scène alors qu’une voix sortie d’on ne sait où enveloppe le spectateur. Cette voix, et toutes les autres, seront en quelque sorte la ligne directive de la pièce. « Cette voix qu’entendra Mérédith, elle changera tout. Mais le soin est laissé au spectateur de déterminer d’où provient la voix, à sa guise », propose le metteur en scène Jean-François Lapierre. Ainsi introduite et au son d’un curieux bruit de bouillonnements, Mérédith se lance dans son histoire, à la fois rocambolesque et fatidiquement vraisemblable.
Le texte est parsemé de clins d’œil spirituels à d’autres œuvres, et rédigé dans une langue soutenue peu familière au contemporain, mais qui sert à merveille le personnage rigoureux de la jeune femme. Les allitérations, les assonances, les calembours allègent des thèmes qui pourraient s’avérer lourds, confrontant le spectateur à sa propre fragilité. L’humour et l’autodérision rendent séduisante l’histoire de Mérédith, dont le quotidien allie folie et rigidité. L’écriture est criante d’authenticité par sa considération de toutes les subtilités humaines. Rien n’est tout noir ou tout blanc, et la performance que livre Geneviève St-Pierre est certainement à la hauteur de ces nuances.

L’ambiguïté qui plane tout au long du monologue ajoute également à son réalisme. Le fantastique se déverse dans la quasi-psychose de Mérédith, amenant le spectateur attentif loin dans l’imaginaire. On en vient éventuellement à se demander si Mérédith croit réellement à cet amour irréaliste qu’elle s’imagine, puis, pourquoi pas, si l’on y croit nous aussi. L’emmêlement d’aliénation et de pragmatisme fait le charme de la pièce.
« Ce qu’on veut, c’est montrer ce qu’il y a derrière la façade que nous impose la société, montrer l’humain dénudé de faux-semblants », explique Jean-François Lapierre. C’est effectivement ce qui ressort de la pièce, comme l’accent est mis sur la contradiction humaine. Mérédith, en apparence femme de carrière épanouie, quoique plutôt solitaire, révèle au grand jour ses cassures intérieures. Le manque d’amour, l’incertitude, la nécessité obsessionnelle de prévoir chaque issue possible, d’être parée à chaque éventualité, sans quoi l’angoisse afflue. « À première vue, Mérédith est une femme forte. Mais à l’intérieur, elle est tellement faible, tellement vulnérable », ajoute celui qui est aussi le cofondateur du Tartare.

L’espoir de laisser la folie derrière et de vivre enfin s’infiltre subtilement en nous alors que la pièce s’achève. Délicat, incertain, mais présent. « Dans la première mouture, se rappelle le metteur en scène, l’issue de la pièce était plus évidente, moins ouverte aux possibilités. On a un peu modifié cet aspect pour la reprise, parce que dans la réalité, on n’a pas de certitudes quant au futur. »
Mérédith, héroïne ordinaire entre les Andromaque et Médée dramaturgiques, s’ajoute bien au corpus théâtral du Tartare. Mérédith, c’est se faire raconter l’histoire des êtres humains par nos complexités, nos paradoxes, nos incertitudes.
— Mérédith, de Marie-Christine Lavallée, mis en scène par Jean-François Lapierre et interprété par Geneviève St-Louis était présenté dans la salle intime du Prospero du 23 février au 12 mars 2016.
Article par Ericka Muzzo.