Par ces soirs de mai, marcher vers les Écuries, franchir le chemin qui nous sépare de l’Autre pour aboutir au quartier général du Jamais lu. Une expérience qui s’apparente à ouvrir un beau et nouveau bouquin dont on ne connaît ni l’auteur, ni le propos. Pour le plaisir de la découverte, que l’on soit seul ou accompagné, à l’aube ou au crépuscule de nos vies. Il y a ces visages connus, ceux que l’on n’a pas vus depuis longtemps, ceux qui font plaisir à retrouver et ceux dont on fait la connaissance. Alors on s’attable comme pour un cabaret plein de promesses, de mots pour réenchanter le monde. À partir de là, tout peut arriver. On se laisse faire prisonnier de l’esprit du conteur, de la voix des comédiens confinés aux lutrins et on enferme, pour un instant, les vicissitudes de nos existences détachées. Et même si, au théâtre, le rideau ne semble plus se lever très souvent, on découvre avec le même bonheur ce qui un jour se cachait derrière.

En jetant un œil à la programmation comme le voyageur à sa carte, on rage contre le peu de temps qui nous est imparti. Notre emploi du temps finit par faire bien des choix à notre place, ce qui n’est pas sans arranger le spectateur vorace qui ne sait pas toujours établir de priorités. Et puis on se dit qu’il faut faire confiance à l’inconnu, surtout lorsqu’il a été préparé pour nous, de mains si expertes. Aussi ouvert qu’une antenne parabolique, le spectateur est prêt à en recevoir autant que l’on voudra lui en donner. Et il ne sera pas déçu.
Première soirée, j’ai de la chance, le programme est double. Pour briser la glace, Rêvé pour l’hiver de la dramaturge franco-ontarienne Lisa l’Heureux. Texte résolument polyphonique où trois destins s’entrecroisent sans jamais se toucher. D’abord, Bernard, jeune pensionnaire amoureux comme un poète de son professeur qui lui a fait miroiter une grande aventure dans un Paris enchanteur avant de se détourner cruellement de lui. Haine et amour se mêlent dans ce grand clin d’oeil à Rimbaud et Verlaine, ces amants qui n’ont pas su comprendre comment s’aimer sans s’entredéchirer.

Ensuite, Valérie, cette adolescente interrogée par la police après le suicide présumé de son père. La grosse famille dysfonctionnelle, le père qui flanque des raclées à la mère et la petite prise en otage au milieu de cette laideur humaine. Valérie qui tente de se réinventer, Valérie qui se demande si elle est responsable du déséquilibre de ses parents.
Finalement, Arthur. Sans doute la plus intrigante de ces histoires. Arthur qui se demande quand et pourquoi il s’est autant éloigné de sa mère dont il a été si proche lorsqu’il était encore un bambin. Grande remise en question, accusations et remords. On fait les comptes avant que le cercueil ne presse son appel. Le tout interprété par des comédiens de la relève : Dany Boudreault, Larissa Corriveau et Victor Adrés Trelles Turgeon.
Pause. Le temps d’en griller une, de décanter ces histoires et ces vies qui ne nous appartiennent pas, mais nous habitent. C’est reparti pour la suite du « voyage », comme le dit si bien Geoffrey Gaquère, codictateur artistique (d’après ses propres mots). En deuxième partie de cette soirée, j’assiste à Les étoiles apparaissent d’Olivier Sylvestre. Changement de ton complet. Sylvestre profite d’un événement qui a un goût de fin du monde pour bouleverser les existences de ses personnages. En même temps que le monde, ceux-ci s’embrasent, meurent et remettent leurs existences préalables en question. En une explosion, le monde qu’ils connaissaient a pris fin. Pourtant, tout est encore là. C’est l’éclairage qui a changé. La lueur apocalyptique qui fait que l’on ne reconnaît plus l’être aimé. Ici, le temps est une notion vague que l’on tord à souhait pour faire progresser l’action à travers les souvenirs et ce présent onirique.

Jean-Philippe Baril-Guérard et Hubert Proulx incarnent ici un couple fusionnel qui éclate en même temps que le monde. En déambulant dans les rues sur lesquels le soleil ne se lèvera plus, ils rencontrent une vieille dame qui n’attendait que la mort (Béatrice Picard) et un voleur aussi charmeur qu’immortel, avec un goût immodéré pour le chaos (Francis Ducharme). Au milieu du drame, les personnages se révèlent par la crise ou le déni. Kathleen Fortin en voisine vivant à travers les autres préfère ce déni à l’effroyable réalité qui se profile à l’horizon. Un parfum d’émeute, un excellent rythme et une poésie qui sommeille sous de bons personnages. On a bien hâte de voir ce qu’Olivier Sylvestre va bien pouvoir tirer de son chapeau au cours des prochaines années. Ce n’était qu’une lecture et pourtant, ces mots combinés à cette distribution impeccable m’auront donné l’impression de voir.

Autre soirée, autre atmosphère. Cette fois-ci, je suis à l’évènement de clôture. Tout le monde s’est mis bien beau pour finir les choses en grand avec un Bal littéraire, concept génial développé en France. La présente édition réunit trois auteurs français (Marion Aubert, Rémi De Vos et Pauline Sales) ainsi que deux québécois (Évelyne de la Chenelière et Simon Boulerice). Moins de 36 heures avant la représentation, ils se sont réunis pour écrire ensemble une fable entrecoupée de chansons populaires. Il n’y a plus qu’à les écouter eux-mêmes nous interpréter cette histoire abracadabrante et à bondir de son siège pour envahir la piste de danse lorsque le son vous le signale.

Il est ici question d’un voyage en avion Montréal-Paris où une bourgeoise désoeuvrée sème la pagaille en première classe pour mieux se désennuyer. Le champagne coule à flots, les relations du personnel navigant s’en trouvent entièrement bousculées. La disparition d’Auguste la tortue en touche certains plus que d’autres. Des histoires en pièces détachées, à assembler en s’amusant.

Comment ne pas être impressionné par la qualité de ce texte, ficelé en quelques heures et à cent doigts! Derrière ces auteurs de talent, on voit également percer des comédiens de haut calibre. Le public ne peut que s’en réjouir entre deux rires. Et quand ça prend fin, on se dit qu’on en aurait pris encore un peu plus. De ce fameux bal littéraire, mais aussi de ce Jamais lu toujours trop court. Levons nos Jamais bus à cette douzième édition et à celles qui suivront!

La 12e édition du Jamais lu s’est tenue du 3 au 10 mai au Théâtre Aux Écuries.
Lisez également l’entrevue réalisée par l’Artichaut avec Marcelle Dubois cofondatrice du Jamais lu.