Festival du nouveau cinéma 2016 – partie 3

Le Festival du nouveau cinéma est terminé, mais pas notre couverture! Pour cette troisième partie, nos collaborateurs ont vu: —Câini,…
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Le Festival du nouveau cinéma est terminé, mais pas notre couverture! Pour cette troisième partie, nos collaborateurs ont vu:

Câini, Bogdan Mirica
Moi Nojoom, 10 ans, divorcée , Khadija Al-Salami
The End, Guillaume Nicloux
Évolution, Lucile Hadzihalilovic
Maudite poutine, Karl Lemieux

Câini – Bogdan Mirica

La salle du cinéma Quartier Latin était bondée et fébrile pour la première montréalaise du petit nouveau du cinéma roumain, Bogdan Mirica, couronné du prix FIPRESCI dans la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes. Avec son premier long-métrage, Câini (Dogs), Mirica frappe fort, ajoutant une voix séduisante au remarquable tableau de l’art cinématographique roumain, qui était, jusque là, resté monopolisé, avec raison, par les grands noms liés à la Nouvelle Vague roumaine.

Si la bande-annonce du film laissait entrevoir une œuvre ayant un penchant certain pour l’approche divertissante hollywoodienne, c’est avec grand plaisir que le long-métrage finit plutôt par assumer le statut d’un film d’auteur, jouant avec le genre du western contemporain pour poser un regard critique sur la Roumanie rurale d’aujourd’hui et plus encore, sur le genre humain dans son ensemble. Câini raconte l’histoire mouvementée de Roman, un jeune homme de Bucarest, qui décide de retourner sur la terre abandonnée de son grand-père, terre dont il a hérité. Son but est alors de vendre le lot, mais cette petite communauté arrive avec sa propre histoire et ses propres ambitions. Roman en viendra à découvrir que son grand-père trainait dans des magouilles et que les lois des hommes n’ont rien à faire dans ce monde mené par la vengeance, le pouvoir et le profit. Un monde de chiens, comme ils se plaisent à le dire.

Nommé, par plusieurs critiques (et avec raison), le « No Country For Old Man roumain », Câini puise merveilleusement bien dans l’essence même du genre western, s’éloignant des cow-boys et du désert pour confronter les notions de bien et de mal avec celles d’humanité et de justice. Avec ses mouvements de caméra longs et mystérieux et sa nature dorée se perdant dans l’horizon, l’œuvre reprend les codes du genre tout en opérant une traduction, un transfert de cet univers dans la complexité de la Roumanie actuelle et dans la richesse de l’histoire cinématographique de la nation. Si l’artiste présente son travail comme éloigné des préoccupations et visées de ses pères, il reste que Câini garde, avec grand bonheur, un petit je-ne-sais-quoi roumain qui rappelle, sur certains points, les derniers films de Corneliu Porumboiu (dont la boîte de production a participé à la réalisation du projet). L’humour roumain irrésistible y est toujours à l’honneur, même si le talent de scénariste et dialoguiste de Mirica n’arrive pas encore à accoter les grands qui l’ont précédé et lui font maintenant compétition.

En bout de ligne, Câini est un bon premier long-métrage pour le jeune cinéaste roumain. À la sortie de la salle noire, les quelques faiblesses de l’œuvre (métaphores parfois un peu trop appuyées, jeu à l’occasion théâtral et trop rapidement travaillé) finissent rapidement par être oubliées. La personnalité de l’œuvre arrive à laisser sa trace, ce qui reste, à mon avis, la plus belle qualité d’une œuvre d’art.

Catherine Bergeron

Câini - Bogdan Mirica
Câini – Bogdan Mirica

Moi Nojoom, 10 ans, divorcée – Khadija Al-Salami

Une fillette, âgée d’à peine 10 ans, prend la fuite à travers les rues de Sanaa, au Yémen. Elle arrive au palais de justice, et dit au juge : « Je veux un divorce. » Des mots terribles à entendre de la part d’une enfant si jeune. C’est pourtant la réalité. Pas moins de 15 millions de mineures ont été mariées contre leur gré en 2016, dont une grande partie vient du Yémen, rappelle Khadija Al-Salami, réalisatrice de Moi Nojoom, 10 ans, divorcée, premier long-métrage de fiction yéménite réalisé par une femme et basé sur une histoire vraie.

Nojoom est bien loin de penser aux mariages. Comme les enfants de son âge, elle s’amuse, elle rêve. Sa vie est pourtant sur le point d’être bouleversée. Sans qu’elle le sache, son père l’offre en mariage (si tant est qu’on puisse qualifier cela de mariage), en échange d’une petite somme, à un homme de près de 20 ans l’aîné de Nojoom. Du jour au lendemain, la voilà arrachée à sa famille et amenée dans un village reculé où elle est systématiquement battue, exploitée et violée par son mari, sous le regard indifférent de sa belle-mère. Quand elle se rebelle contre ce sort qu’elle ne peut accepter, elle est qualifiée d’intraitable, et ramenée à son père pour une correction – c’est alors qu’elle en profite pour prendre la fuite et demander le divorce, menant à une longue et médiatisée bataille judiciaire dans un pays encore dominé par la tradition et les lois tribales – aucune loi ne prescrit en effet un âge minimal pour le mariage.

Tout comme son personnage, Khadija Al-Salami a tout d’une battante. Ayant elle-même vécu l’horreur d’un mariage forcé, elle a produit ce film dans un but de provocation, mais aussi d’éducation, espérant changer les mentalités dans un pays encore très attaché à ses traditions. La démarche fut pour le moins périlleuse ; en période de questions, Al-Salami raconte un tournage guérilla, où les problèmes techniques rivalisaient avec l’hostilité de plusieurs face au contenu du film (l’équipe fut même expulsée d’un village). Que le film existe dans sa forme actuelle témoigne du courage et de la volonté de Khadija Al-Salami, qui a dédié sa vie à la défense du droit des femmes au Yémen.

L’histoire de Nojoom est dure, et Al-Salami ne cherche en rien à atténuer l’horreur de ce qui est infligé à son héroïne (admirablement défendue par la jeune Reham Mohammed), sans jamais tomber dans le pathos ou le misérabilisme. Pas plus qu’elle ne se lance dans une diatribe contre le Yémen et ses habitants. Le pays est d’ailleurs révélé dans toute sa splendeur par la très solide direction photo, qui dévoile un pays d’une très grande beauté, mais, hélas, miné par la pauvreté et la précarité. Al-Salami soutient que les principales causes du mal infligé à Nojoom sont l’ignorance et la pauvreté – rappelons que le Yémen est le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Et s’il est évident que ces deux problèmes ne disparaîtront pas du jour au lendemain, la finale du film, optimiste, fait croire à la possibilité du changement. Et changement il y a eu ; depuis la sortie du récit sur lequel se base le film, Khadija Al-Salami rapporte qu’un grand nombre de mineures ont demandé le divorce. Si la projection du film au Yémen (ainsi que l’adoption d’une loi interdisant le mariage avant 18 ans) est retardée par la guerre faisant actuellement rage, on ne peut qu’espérer que le film serve à éveiller les consciences et à inspirer une génération de femmes, jeunes et moins jeunes, à la résistance. On peut aussi espérer que davantage de cinéastes comme Khadija Al-Salami soient invitées dans les festivals de cinéma – où les femmes sont encore injustement sous-représentées, rappelons-le.

Julien Bouthillier

Moi Nojoom, 10 ans, divorcée - Khadija Al-Salami
Moi Nojoom, 10 ans, divorcée – Khadija Al-Salami

The End – Guillaume Nicloux

The End, un titre pour le moins prémonitoire pour ce film de Guillaume Nicloux, mettant en vedette Gérard Depardieu (dans leur 2e collaboration) dans le rôle d’un chasseur égaré dans la forêt. Proposition qui peut sembler pour le moins incongrue, mais qui s’inscrit dans la lignée des œuvres récentes de la légende cabossée du cinéma français. Si les blockbusters continuent à occuper une partie importante de sa carrière, Depardieu, monstre sacré du cinéma français, revenu de tout, semble aujourd’hui dans un processus de dénuement de son propre personnage. Un dépouillement de tous ses artifices, de toute sa grandeur présumée (et quotidiennement attaquée par les journaux à potins) ; jouant tantôt un DSK lourdaud et abruti (Welcome to New York), tantôt un retraité un peu paumé (Mammuth), tantôt un coach de foot choisissant l’isolement volontaire (La Dream Team). The End, qui voit Depardieu littéralement seul et perdu, semble l’aboutissement logique d’une carrière. Le roi est nu.

Parti à la recherche d’un gibier élusif dans la forêt, Depardieu, interprétant un anonyme solitaire, perd rapidement son chien, puis son chemin. Il erre, tournant en rond, incapable de trouver un point de repère. Alors qu’il dort, son fusil est dérobé. Il commence à être assailli par la soif, la faim, la fatigue. La forêt semble s’étendre à l’infini. Des scorpions recouvrent le sol. Une force obscure semble être à l’œuvre.
Depardieu fait ici ce qu’il sait faire de mieux, se livrant entièrement au rôle, sans la moindre retenue. Délirant, épuisé, grognant et seul, au sens tant propre que figuré. S’il est le pilier inébranlable du film, c’est autour de lui que les fondations sont pour le moins chambranlantes.

La logique du rêve dominant le film (The End est basé sur un rêve de Guillaume Nicloux) est d’abord séduisante, évoquant une angoisse et un sentiment d’anticipation grandissant. La machine finit cependant par tourner à vide dans le dernier acte, aboutissant à une conclusion plutôt décevante, basée sur des assises scénaristiques plutôt bancales. En somme, beaucoup de bruit pour rien, ou alors si peu. Nicloux joue le jeu de la fin ambiguë et quelque peu tarabiscotée, cherchant sans doute à provoquer le débat sur telle ou telle symbolique, mais, quand il y a si peu à comprendre, il est douteux de croire que le spectateur se laisse berner par des manœuvres de diversion aussi grossières. Un rêve rapidement oublié.

Julien Bouthillier

The End - Guillaume Nicloux
The End – Guillaume Nicloux

Évolution – Lucile Hadzihalilovic

Agréable et inquiétante surprise que l’Évolution de Lucile Hadzihalilovic. Récit initiatique passé à travers le prisme du body horror, Évolution prend aux tripes et ne lâche pas prise pour l’ensemble de ses 80 minutes, rappelant l’immense talent de la trop rare Lucile Hadzihalilovic (surtout connue outre-mer comme collaboratrice de Gaspar Noé), qui avait entre autres réalisé le très réussi La bouche de Jean-Pierre. Dans Évolution, elle retourne à son thème de prédilection: l’enfance et la perte de l’innocence.

Sur une île rocailleuse, une petite communauté vit en parfaite autarcie. Si les fonds marins explorés par le jeune Nicolas (Max Brebant) sont colorés et emplis de vie, son environnement est tout le contraire: aride, sec, volcanique, occupé par des maisons blanches délavées par le soleil et à peine meublées. Nicolas et ses amis, tous des garçons, sont sous la responsabilité d’une étrange confrérie de femmes, vêtues de robes diaphanes. Aucun homme (ni fillette) à l’horizon. Les femmes prétendent être leurs mères, mais quelque chose semble inhabituel dans leur comportement. Pendant que les jeunes garçons dorment, les femmes se livrent à d’étranges rites bachiques sur le bord de l’eau. Sous le prétexte d’examens médicaux, tous les garçons sont envoyés à une clinique voisine, glauque et malsaine, où une équipe d’infirmières et de médecins (que des femmes, encore) pratiquent expériences et transplantations sur eux.

Construit à travers une série de tableaux impeccablement ciselés, Évolution est un récit fonctionnant à de multiples niveaux. D’un côté, récit horrifique d’expériences secrètes, de transplantations horrifiantes et de dangereuses créatures venues de la mer, évoquant autant David Cronenberg que H. P. Lovecraft. D’un autre côté, on verra le conte d’initiation freudien, où plane une inquiétante étrangeté, une angoisse sourde ; récit d’une paranoïa infantile, soumise à un mélange de désir, de peur et d’angoisse.

Abandonnant le réalisme cru de ses premiers essais, Lucile Hadzihalilovic compose ici un véritable récit cauchemardesque, où tous les éléments sont coordonnés pour créer le malaise, sans jamais tomber dans la facilité du jump scare ou du monstre grotesque. De la bouillie verte et squameuse qui  constitue la diète des enfants, au culte de bacchantes aux traits étrangement interchangeables, en passant par l’arsenal chirurgical tout droit sorti du 19e siècle, c’est toute une série de petits détails qui instaurent, lentement mais sûrement, un climat d’incertitude et de doute rapidement insoutenable. Comme dans La Bouche de Jean-Pierre, l’horreur sort du quotidien, de l’ordinaire, du visage familier. « Elles mentent », répètent souvent les garçons dans le film, dans un constat aussi cruel qu’inévitable. Une véritable trahison de l’enfance. Quand finalement un visage sympathique s’approche de Nicolas, il semble déjà trop tard pour réparer le mal qui a été fait.

Julien Bouthillier

Évolution - Lucile Hadzihalilovic
Évolution – Lucile Hadzihalilovic

Maudite poutine – Karl Lemieux

Maudite poutine a du cœur au ventre. Connu entre autres pour son travail avec Godspeed You! Black Emperor, l’artiste visuel Karl Lemieux signe ici son premier long-métrage. Le film possède une formidable charge dramatique, rendue d’autant plus puissante par l’apparente sobriété de sa réalisation. En fait, Maudite poutine est une force tranquille qui tout à coup explose, et sa détonation résonne au-delà du générique.

La vie de Vincent et de ses deux amis prend une tournure pour le moins désagréable lorsqu’un groupe désigné tout simplement par la locution « les motards » les prend la main dans le sac. Ils devront être punis. On ne vole pas comme ça aux motards, qui ne sont pas juste des amateurs de motocyclettes, mais également des membres du crime organisé. À la suite des conséquences physiques (qui constituent une des scènes d’ouverture dont la tension est insoutenable), Vincent et sa bande devront rembourser la très peu modique somme de dix mille dollars. Vincent se tourne alors vers son grand frère, Michel, un toxicomane, qui est aussi connu pour s’être acoquiné de ces bandits sur deux roues.

Tout est gris, séparé du reste du monde : lieux déserts, usines désaffectées, terrains arides. Un véritable monde post-apocalyptique au cœur duquel naviguent des figures fantomatiques : drogués, voyous, petites frappes, musiciens dégénérés et alcooliques invétérés. Ces figures, parsemées le long du récit, n’inspirent pas de réelle confiance. Ils courent à leur perte. D’emblée, ni le personnage principal, ni son frère aîné (interprété par le truculent Martin Dubreuil), ni ses amis ne donnent le goût d’en apprendre plus sur eux. Toutefois, le développement psychologique et la situation problématique (dette et menace) créent l’effet contraire; même ceux qui, au début, nous semblaient détestables acquièrent notre sympathie.

C’est l’effet de la menace, imminente, qui plane au-dessus de tout. On éprouve de l’empathie pour Vincent d’abord parce qu’il est en danger. On veut qu’il s’en sorte. On est tout autant que lui désemparé. Il faut dire que le jeu des acteurs aide grandement. Solides et bien campés, avec ce qu’il faut de vulnérabilité derrière leur visage impassible, les personnages se dévoilent à l’écran avec profondeur et complexité. Une mention spéciale à Robin Aubert, qui donne des frissons dans le rôle du grand méchant loup.

Le film, à l’instar des personnages, se montre laconique. Les images parlent davantage. De longs plans, sobres, simples et crus donnent une impression de croqué sur le vif. À y regarder plus attentivement, on constate que ce n’est pas tout à fait le cas. Tourné en noir et blanc sur pellicule 16 mm, la réalisation offre de nombreux moments de distorsions sonores et visuelles, lesquelles reflètent le trouble intérieur des personnages.

Malgré le dénouement ambigu (une sorte de non-résolution qui s’avère insatisfaisante), Maudite poutine frappe fort. Habituellement, quand on a affaire à un premier long-métrage, on finit souvent par excuser certaines maladresses : erreur de débutant, manque d’expérience et autres commentaires condescendants. Là, même pas besoin de ces remarques paternalistes. Avec une œuvre maîtrisée comme Maudite poutine, Karl Lemieux vient de lever très haut sa propre barre.

Francis Lamarre

Maudite poutine - Karl Lemieux.
Maudite poutine – Karl Lemieux

La quatrième et dernière partie de notre couverture du FNC sera disponible sous peu. Vous pouvez lire la première partie  de notre couverture ici.  Pour la deuxième partie, c’est par ici.

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