L’enfer sublime : Into the Inferno de Werner Herzog

«Des vagues hautes comme des maisons surgissent et s’effondrent ; elles frappent à coup furieux contre les falaises, elles lancent…
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«Des vagues hautes comme des maisons surgissent et s’effondrent ; elles frappent à coup furieux contre les falaises, elles lancent l’écume bien loin dans l’air ; la tempête gronde ; la mer mugit ; les éclairs percent les nuages noirs; le bruit du tonnerre domine celui de la tempête et de celui de la mer. C’est devant pareil spectacle qu’un témoin intrépide constate plus nettement la double nature de sa conscience : tandis qu’il se perçoit comme individu, comme phénomène éphémère de la volonté, susceptible de périr à la moindre violence des éléments, dépourvu de ressource contre la nature (…), il a en même temps conscience de lui-même à titre de sujet connaissant, éternel et serein (…). Telle est à son comble l’impression du sublime.»  —Arthur Schopenhauer[1]

 

Into the Inferno, dernière offrande de Werner Herzog, s’ouvre sur un vertigineux plan aérien d’une chaîne de montagnes. Sur fond de chants grégoriens, la caméra se rapproche de la paroi rocheuse, et nous pouvons distinguer, au sommet d’une crête, quelques personnes, minuscules vues des airs, en train de regarder avec attention quelque chose de l’autre côté. La caméra les survole et dévoile au spectateur l’objet de leur fascination : en contrebas, au creux de la montagne, un cratère crachant la lave rouge vif : l’œil du volcan. De notre position privilégiée, nous observons, ébahis et terrifiés, cette masse bouillonnante : into the inferno.

Werner Herzog, qui avait un jour déclaré être prêt à descendre aux enfers et à combattre Satan pour les besoins d’un film, revient de loin. D’abord une figure mystérieuse et énigmatique du nouveau cinéma allemand, précédé par la réputation de ses tournages chaotiques (Aguirre, Fitzcarraldo), il s’est inopinément taillé une place dans la culture populaire, dans laquelle ses aphorismes fatalistes, son pessimisme (ou réalisme) teinté d’humour et autres excentricités sont devenus objets de parodies, d’hommages et d’un nombre incalculables de memes. Herzog, amusé, ne se prive pas d’alimenter sa propre légende, jouant les mafiosos face à Tom Cruise, ou lisant un  conte pour enfants plus ou moins orthodoxe.

Into the Inferno - Werner Herzog
Into the Inferno – Werner Herzog

Si Herzog, le personnage, malgré l’élargissement de son public et sa nouvelle célébrité, demeure largement le même, ses films font preuve d’un constant renouvellement, sinon de thème, du moins de forme, troquant avec aisance la jungle amazonienne pour le Midwest américain, le Sahara pour la Bavière, l’Allemagne nazie pour les grottes préhistoriques. La dernière décennie l’a vu s’attaquer à une série d’expérimentation de genre, l’opiniâtre réalisateur s’attaquant aussi bien au thriller (Bad Lieutenant : Port of call New Orleans) qu’au biopic à grand déploiement (Queen of the desert), en passant par le PSA (From one second to the next) et l’exploration du zeitgeist Internet (Lo & Behold : Reveries of the connected world, sorti en salle il y a quelques mois à peine). Dans ce contexte, Into the Inferno prend les allures d’un retour à ce qu’on pourrait appeler l’inspiration esthétique originelle d’Herzog : la nature déchaînée, violente et indifférente. Quoi de plus approprié pour représenter cette nature cruelle et fascinante  que les volcans?

La fascination d’Herzog pour les volcans ne date pas d’hier. Déjà en 1976, il réalisait le court-métrage documentaire La Soufrière, portant sur un homme refusant de quitter son village, malgré le risque imminent d’éruption volcanique. Trente ans plus tard il dédiait un chapitre de son documentaire, Encounters at the end of the world, à la visite de volcanologues sur le mont Erebus, situé en Antarctique. C’est là qu’il fit la rencontre d’un volcanologue passionné, Clive Oppenheimer. De cette rencontre est émergé Into the Inferno, basé sur le travail scientifique d’Oppenheimer.  En sa compagnie, Herzog est parti à la découverte des plus grands volcans de la planète, visitant l’Islande, l’Éthiopie, l’Indonésie, la côte australienne, et même la Corée du Nord. Comme la plupart des documentaires d’Herzog, l’exploration scientifique sert avant tout de prétexte à un examen de l’être humain ; les volcans sont ici examinés à travers la loupe des croyances et traditions y étant rattachées. Les entrevues (souvent conduites par Oppenheimer) se partagent ainsi entre les volcanologues et les tribus et cultes reliés aux volcans. Si on pouvait penser voir une opposition entre la superstition locale et la froide rationalité scientifique, il n’en est rien – si les scientifiques (attachant et quelque peu excentriques, comme dans beaucoup de films d’Herzog) ne partagent pas les croyances (occasionnellement saugrenues) des populations locales, ils n’en demeurent pas moins conscients du pouvoir d’attraction du volcan et de sa menace inhérente. Eux-mêmes ressentent ce sentiment de petitesse devant leur sujet de recherche, auxquels ils ont souvent consacré leur vie. Un chapitre sera d’ailleurs dédié au destin tragique de Katia et Maurice Krafft, un couple de volcanologues connus pour leur époustouflantes photographies et vidéos de volcans, qui nécessitaient de s’approcher à quelques mètres seulement des dangereuses coulées de lave. Leur passion (voire obsession) pour les volcans a malheureusement mené à leur mort lors d’une éruption. Les Krafft, par leur témérité et leur dévouement inconditionnel à leur travail (traits typiquement Herzogiens), sont en cela beaucoup plus proches qu’on pourrait le croire des prêtres et sorciers pénétrant dans les cratères des volcans pour parler aux esprits qui les habitent. Sorcier et volcanologue, chacun tente à sa manière de «communiquer  » avec le volcan – pour souvent ressortir avec des réponses pour le moins insondables. En ce sens, le positionnement d’Oppenheimer comme interviewer, position traditionnellement occupée par Herzog dans le passé, se révèle une stratégie très habile, plaçant le scientifique et le croyant sur un pied d’égalité devant le volcan.

Into the inferno - Werner Herzog
Into the Inferno – Werner Herzog

À l’instar des plus récents documentaires de Werner Herzog, Into the Inferno est découpé en une série de chapitres, chacun consacré à un volcan particulier et explorant une thématique différente. Par exemple, la visite de l’Erta Ale, en Éthiopie, permettra d’étudier l’origine de l’humain (en compagnie d’un archéologue pour le moins énergique) tandis que celle du mont Paektu, en Corée du Nord, expose le lien entre les légendes entourant le volcan et le culte de personnalité entourant les dirigeants nord-coréens. Ce chapitre nord-coréen, pour lequel Herzog et Oppenheimer ont reçu une permission spéciale de tournage (un exploit en soi), est un des plus intéressants du film, et présente son lot d’images inédites du pays autarcique. Herzog, non content de cette première incursion d’un cinéaste de renom en Corée du Nord, tenta même d’obtenir une entrevue avec Kim Jung-Un – sans succès, hélas.

Si les volcans d’Into the Inferno, magnifiquement captés par la caméra de Peter Zeitlinger, directeur photo attitré d’Herzog depuis les années 90, évoquent grandeur et magnificence, la menace n’est jamais bien loin. Arrivé au sommet du mont Erebus, un volcanologue met d’entrée de jeu Herzog et son équipe en garde : en cas de bombe volcanique projetée en dehors du cratère, il est impératif de surveiller celle-ci des yeux et de s’écarter à son approche! En Indonésie, on montre des équipements de mesure, actifs 24 heures sur 24, à l’affût d’une éruption inattendue. Ailleurs, on voit les résultats de ces terribles éruptions ; villes dévastées, paysages transformés. Clive Oppenheimer partage une théorie selon laquelle les volcans, bien que responsables de notre présence sur terre, ont bien failli nous en effacer. Il y a 75 000 ans, l’éruption du Toba aurait réduit l’espèce humaine à tout juste 6 000 individus – notre survie aurait tenu du miracle. La menace du volcan nous hante comme une épée de Damoclès.

Into the Inferno - Werner Herzog
Into the Inferno – Werner Herzog

Comme toujours dans les films de Herzog, la nature, aussi majestueuse soit-elle, est indifférente, cruelle, chaotique et sans considération pour les agitations absurdes de notre espèce. Il n’y a pas de place pour la contemplation naïve ou les idéaux bon-enfant ; la nature rappelle vite à l’ordre tout individu assez inconscient pour oser se mesurer à elle, ou même l’approcher avec une vision trop idéaliste et romantique. La violence qu’elle déchaîne dans Into the Inferno a de vrais airs de fin du monde: le film se termine sur le récit d’une apocalypse, où les volcans de la terre entière s’éveilleraient, mettant fin au monde tel que nous le connaissons. «Tout fondra», murmure le chef d’une tribu, comme une prophétie. La fin du monde (et son annonce par une figure de devin) est un autre élément récurrent de l’œuvre d’Herzog, qu’elle soit due, comme ici, à l’action de forces imprévisibles ou à la folie destructrice de l’être humain (Invincible, Where the green ants dream). Cette incertitude quant à notre avenir et ce rappel de notre impermanence renforcent notre sentiment de petitesse et l’absurdité de toute entreprise humaine face à la roue du temps. Au bout du compte, le plus grand empereur n’aura régné que sur un caillou – et ce caillou finira lui-même englouti par la flamme du volcan.

Into the Inferno - Werner Herzog
Into the Inferno – Werner Herzog

Néanmoins, Werner Herzog n’est pas entièrement fataliste, pas plus que son film ne cherche à faire un portrait entièrement sombre et pessimiste de la condition humaine. La position d’Herzog est que la nature, si elle est antagoniste et ultimement insensible à nos problèmes, a le potentiel de nous révéler à nous-mêmes, de nous faire voir le sublime. Les personnages de son œuvre sont peut-être fous, naïfs ou despotiques, mais ils sont rarement dépourvus de beauté ou d’une certaine grâce. À travers la menace constante des éléments, ils arrivent parfois à retrouver une certaine sérénité, comme cet homme dans La Soufrière, paisible et serein face au danger de mort imminente. Dans Into the Inferno, on retrouve ce sentiment chez le fils d’un chef de tribu, qui raconte une nuit passée à l’intérieur du cratère d’un volcan, où il serait entré en contact avec une force surnaturelle qui lui a ôté toute crainte du volcan. C’est dans cette contemplation chargée d’ambiguïté de la nature, dans l’appréhension de sa force et de ses dangers, que se produisent des moments de «vérité extatique», pour reprendre la notion souvent utilisée par Herzog. Cette notion, qui emprunte au concept philosophique du sublime (Herzog mentionne le traité Du sublime du Pseudo-Longin comme une grande influence sur sa pensée) est centrale à son œuvre. La vérité extatique se manifeste à travers les extases, épiphanies et moments de grâce vécus par ses personnages confrontés à la résistance de la nature sous toutes ses formes. Le cinéaste allemand n’essaie en rien d’atténuer la violence, voire la monstruosité de cette nature, pas plus qu’il ne cherche à idéaliser ou maquiller sa beauté. Il nous invite à accueillir beauté et monstruosité, sans détourner le regard. C’est en fixant le cœur de l’enfer bouillonnant sous nos pieds, en acceptant la fragilité de nos existences, que nous pouvons peut-être, enfin, toucher au sublime.

Into the Inferno est disponible en exclusivité sur Netflix depuis le 28 octobre.

[1] SCHOPENHAUER, Arthur, Le monde comme volonté et représentation [Traduction de A. Burdeau], Quadrige, Paris, 2014 [3édition], p.264

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM