Entrevue avec Guillaume Corbeil
On a bien failli ne jamais s’avoir au bout du fil, Guillaume Corbeil et moi. Étoile montante de la dramaturgie québécoise, le jeune auteur n’est pas habitué au rythme fou des entrevues, des lancements et des premières qui battent la mesure des saisons théâtrales. Plutôt déçu de ne pas avoir pu le joindre à l’heure convenue, je reçus comme une belle surprise son appel, un peu plus tard en soirée, à sa sortie d’une avant-première, justement. « Je suis désolé, je pensais que c’était demain! » Va pour cette fois Guillaume, mais qu’on ne t’y reprenne plus!
— Alors, tu veux la faire maintenant?
— Pourquoi pas! En marchant, ça va faire un genre d’entrevue extrême!
Pourquoi pas, en effet. Réalisée dans les dangereuses rues du Montréal nocturne autant que dans les autobus multifonctions de la STM, voici la conversation que nous avons tenue. Tout cela, au péril de l’interviewé, qui aurait pu être renversé par un automobiliste fou, ou pire, pris pour un manifestant. Que voulez-vous, on aime le risque à l’Artichaut. Et pour tout vous dire, on soupçonne Guillaume d’être pareil.

Artichaut : Comme bien des gens, vous avez un parcours atypique. Vous avez brièvement voulu faire des études en droit pour ensuite achever une maîtrise en création littéraire et une formation en écriture dramatique à l’École Nationale de théâtre. C’est fatigant pour les journalistes des gens imprévisibles comme vous. Quel sera votre prochain dada?
Guillaume Corbeil : Tranquillement, je commence à travailler sur des projets de scénario. Sauf qu’avoir des projets de films, ça coûte cher! Je n’ai certainement pas deux millions de dollars à investir là-dedans. Je continue d’écrire parce que quand je serai tanné de raconter affaires, je ne sais pas du tout ce que je vais faire! Je me sens bien mal barré, parce que c’est la seule chose que je sais faire!
A. : Vous êtes un écrivain que je qualifierais de polymorphe. Après avoir touché à la nouvelle, au roman et à la biographie, vous vous êtes attaqué à l’écriture dramatique. Est-ce qu’on écrit un roman de la même façon que l’on écrit une pièce?
G.C. : Pas du tout. J’ai commencé par écrire un roman1, c’était mon premier vrai projet d’envergure. J’ai écrit mon recueil de nouvelles2 par après, mais il a été publié avant. Commencer à écrire pour le théâtre a été plus laborieux. D’abord, il y a eu cette sensibilisation qui s’est opérée à l’école, cette espèce de nécessité de devenir un « auteur dans la cité », de prendre parole. Je n’avais pas nécessairement cette notion en tête en écrivant mon roman ou mon recueil. Dans un roman, j’ai plutôt tendance à chercher une voix, un style, sans nécessairement prendre parole directement. J’exprime des idées sur une patente. On tourne autour de quelque chose, sans nécessairement chercher à la nommer. C’est aussi le plaisir d’avoir un narrateur qui essaye de dire le monde. Le théâtre, quant à lui, repose sur une architecture plus souterraine. Il tente constamment de créer des lignes de tensions entre les personnages. Ces grandes lignes doivent toujours se cacher sous les répliques. Évidemment, il est aussi question de laisser de la place au jeu des acteurs, au mouvement. Il ne faut pas tout dire! Ça ressemble pas mal à créer un terrain de jeu pour d’autre monde, finalement. Bien sûr, le texte peut exister indépendamment, mais il ne faut pas que tout y soit.
Artichaut : La saison 2012-2013 semble vous sourire puisque deux de vos textes ont été montés par des compagnies différentes. À ce rythme-là, il faudra écrire aussi vite que Balzac ou Oates si vous voulez être capable de fournir. À quoi ressemblent vos conditions idéales d’écriture?
G.G : Ah, je pense que finalement, on est toujours en train de les rêver, sans jamais les avoir complètement. On trouve tout le temps quelque chose qui nous complique la vie, quelque chose pour nous convaincre que les conditions ne sont pas idéales. Alors on procrastine. Tu vois, chaque fois que j’ai quelque chose de nouveau, j’espère autre chose. Tu te dis, « maintenant j’ai ça » et tu espères avoir autre chose. Un chalet, par exemple. Je dirais « avoir une chambre à soi », pour faire une Virginia Woolf de moi. Écrire, ça prend bien de la solitude et du temps. J’ai beau vouloir être efficace, je suis victime de la procrastination. Parfois, je peux passer trois heures à regarder autre chose au lieu d’écrire. Je suis complètement victime de l’Internet et du hockey!
Artichaut : Votre pièce les Cinq visages pour Camille Brunelle s’appelait auparavant Nous voir nous. Pourquoi avoir choisi de changer son titre?
G.C. : En fait, c’est une décision de production. Claude Poissant (qui met en scène la pièce) aimait moins le premier titre. Il y a eu un moment où on en a parlé et comme on envisageait la possibilité que ça donne complètement autre chose, je n’avais aucun problème à ce qu’il le change. À part ça, le texte n’a presque pas changé. C’était aussi une manière pour Claude de séparer cette production de celle de l’École nationale.
Artichaut : Je n’étais pas au courant que cette pièce avait déjà été montée à l’École nationale! Ça s’est bien déroulé?
G.C. : Oui, c’était ma pièce de finissant. Elle a été jouée par les étudiants de jeu de ma cohorte. Ça m’a bien ému, ils ont fait quelque chose de bon! Il faut dire aussi que je l’avais un peu écrit pour eux, sans toutefois savoir lequel jouerait quel personnage. C’était Claude Desrosiers (Aveux) qui l’avait monté avec eux.
Artichaut : Pouvez-vous nous résumer les grandes lignes de ce nouveau spectacle, Cinq visages pour Camille Brunelle?
G.C. : Bien sûr! En gros, c’est cinq personnes qui viennent devant nous pour se présenter. Ce sont des gens qui courent après leur moi et sont poursuivis par la peur d’être avalés. Il est pas mal question d’Internet et de Facebook même si ce n’est jamais nommé. Ces jeunes utilisent un langage codé qui contrôle toutes leurs phrases. C’est un langage formaté, cherchant à être unique.

Artichaut : Les personnages des Cinq visages pour Camille Brunelle semblent se définir sur les réseaux sociaux, vivre à travers l’autre et pour la photo qui immortalisera leur mise en scène de la réalité. Est-ce là une autre forme de ce que vous avez déjà appelé l’Art de la fugue3 ? (Ici, je me suis mépris sur le titre du recueil de nouvelles de Guillaume Corbeil. Il parlait de la fugue comme d’une forme musicale et non dans le sens de la fuite. Voilà qui m’apprendra à faire des jeux de mots sur les titres de livres que je n’ai pas lus. Guillaume Corbeil a tout de même gentiment accepté de répondre à cette question, de façon très intéressante, d’ailleurs.)
G.C. : On ne se réinvente pas, il y a certainement dans la pièce des mécaniques de la fugue, un jeu de reprise. Mais puisque tu en parles dans le sens de la fuite, oui également. Chaque trente secondes, on se tourne vers Facebook, vers le iPhone. Le monde de l’écran devient de plus en plus le nôtre. Le réel devient inconfortable. La réalité nous résiste. Alors on cherche des moyens de se l’approprier, par la peinture, par l’art en général. Mais le virtuel reste quelque chose de bien plus confortable, c’est un monde créé par nous, pour nous, tout évolue dans un cadre, de façon organisée. L’écran nous relie et nous protège. Il est autant la fenêtre que le mur. C’est la fuite par la constitution du soi rêvé, parfait. D’une certaine façon, on en vient à troquer son soi pour un je fanstasmé. Sur les réseaux sociaux, on contrôle son image, par l’humour que l’on déploie, par les articles que l’on partage. Et peu à peu, on devient pour les autres ce masque que l’on a soi-même façonné.
Artichaut : C’est Claude Poissant qui s’occupe de la mise en scène de votre pièce. Est-ce lui qui vous a approché pour monter les Cinq visages pour Camille Brunelle ou l’inverse?
G.C. : C’est moi. Je voulais que ce soit lui qui la monte, lorsque j’étais à l’École nationale. Un jour, il m’a dit en blague qu’il allait la monter au professionnel. Je repensais à ça un soir où j’étais saoul sur Facebbok et je n’ai pas pu résister à la lui envoyer. Un peu par hasard, le projet venait de se mettre en branle. J’aime beaucoup Claude Poissant, son travail de metteur en scène répondait très bien à ma proposition. Le travail qu’il fait avec les choeurs, le point d’honneur qu’il met à supporter les jeunes auteurs. C’est aussi lui qui a monté des auteurs comme Martin Crimp qui est sans conteste mon auteur préféré! Je suis vraiment entre de bonnes mains!
Artichaut : Une fois écrits, vos textes seront interprétés à la fois par les metteurs en scène et par les comédiens. Êtes-vous du genre à les laisser en faire ce qu’ils veulent ou plutôt à tenter de faire respecter votre vision?
G.C. : Quand on choisit le théâtre, c’est souvent pour la beauté de cette affaire-là, qui est également un grand péril. Les pièces que j’écris n’ont pas de mode d’emploi, elles sont des terrains de jeu où il y a très peu de didascalies. Je suis plutôt du genre à dire, voici mon œuvre, fais-en ce que tu veux. Quand on a commencé à monter Cinq visages pour Camille Brunelle, Claude disait : « Comment la vois-tu ta pièce »? Moi je répondais : « Je ne la vois pas »! C’est pour ça que je me dis que de toute façon, toutes les idées qu’il aura seront meilleures que les miennes. Je ne vais presque pas aux répétitions. Si on me pose des questions, je réponds seulement lorsqu’ils manquent de temps et que ça peut vraiment les aider. Mais je trouve ça important que ça vienne d’ailleurs que de moi.
Artichaut : Vous avez déjà parlé du besoin collectif de consommer la douleur de l’autre. Réflexion que vous avez faite par rapport à l’oeuvre de Wajdi Mouawad. À votre avis, ce phénomène tient plus du voyeurisme pervers ou de la volonté de prise de conscience?
G.C. : C’est le désir de vivre quelque chose. Le présent nous est insupportable, de par sa nature informe qui fait qu’il nous échappe sans arrêt. Il y a donc cette volonté de se projeter dans des réalités terribles, mais spectaculaires puisqu’appartenant aux histoires que l’on raconte. On souhaite appartenir à l’histoire, traverser l’écran. Surtout au Québec où l’histoire s’écrit à la troisième personne. Il y a le désir d’être enfin le sujet de l’histoire. On se sent souvent en dehors, ce qui fait qu’on a besoin de se sentir touché. J’ai fait un voyage à New York en 2002 ou en 2003, je ne sais plus exactement. Je suis allé à Ground Zero. C’était un peu surréaliste de voir autant de personnes essayant de prendre cet endroit en photo à travers la clôture. L’horreur est devenue un genre de Pop Star. Ça m’a tellement frappé que je me suis fait faire un chandail avec le logo Ground Zero, comme si c’était un groupe rock!
Artichaut : Afin d’écrire les Cinq visages pour Camille Brunelle, vous vous êtes inspiré des écrits du théoricien des médias sociaux, Nathan Jurgenson. Celui-ci prétend que nous n’arrivons plus à être dans le présent à cause, notamment, des médias sociaux. Ne pourrions-nous pas en arriver tout aussi bien à la conclusion inverse? Le présent est tellement exacerbé par les médias sociaux que le passé devient inintéressant et l’avenir trop imprévisible pour que nous puissions y réfléchir?
G.C. : En fait, je me nourrissais de plein d’affaires. Je réfléchissais à ce sujet avant de tomber là-dessus, mais ça m’a aidé à clarifier un instinct que j’avais déjà. Tu sais, je me suis probablement autant nourri des commentaires de mes amis sur Facebook. Mais comme je viens de l’université, j’aime me nourrir aussi de ce genre d’essais. En ce sens, Jurgenson a joué pour moi le rôle de révélateur. À partir de là, je comprenais vraiment ce que je voulais dire. J’espère que je suis quelqu’un d’intelligent, Jurgenson, c’est certain qu’il l’est! Cependant, lui exerce la pensée critique, alors que moi je dois souvent rebondir sur celle de quelqu’un d’autre. Contrairement à ces analystes, je dois façonner l’objet sur lequel je travaille. En me nourrissant assez, je réussis à le matérialiser, à le penser. Mais mes pièces ne sont pas faites pour l’analyse!
Mais pour revenir à ta question, je pense que ce que tu désignes comme le présent dans les médias sociaux n’est pas le présent. C’est plutôt un temps fictif que l’on créer. Le présent, pour moi, en ce moment, est dans l’autobus où je suis. Si je me prends en photo ou que j’en parle, on a déjà un autre angle. Je lui donne une valeur, une signification. Du genre, je suis décontracté parce que je suis dans l’autobus. Le présent, finalement, c’est la collision d’un paquet de réalités! C’est plein d’évènements qui n’ont aucun sens les uns avec les autres. La photo ou le récit que je peux en faire réduisent sa valeur à une seule chose alors qu’il est multiple. Je pense que je peux le dire, puisqu’on le comprend assez tôt dans ma pièce, c’est un peu sur cette représentation du réel que je joue. Ces cinq personnes qui se présentent à nous sont en fait leurs propres images. Leur réel est constitué par leurs photos. Il y a un renversement entre la représentation et le corps.
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La pièce Cinq visages pour Camille Brunelle sera présentée du 26 février au 23 mars 2013, à l’Espace Go.
1Pleurer comme dans les films, Guillaume Corbeil, Léméac, 2009.
2Corbeil, Guillaume, L’art de la fugue. Québec, L’instant même, 2008, 147 pages.
3Idem.