Millepertuis : éclosion chorégraphique au FTA

Avec Millepertuis, Sovann Rochon-Prom Tep signe une œuvre lumineuse, portée par le corps incandescent de Walid « Waldo » Hammani.…
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Avec Millepertuis, Sovann Rochon-Prom Tep signe une œuvre lumineuse, portée par le corps incandescent de Walid « Waldo » Hammani. Conçu comme un solo taillé sur mesure, le spectacle entraîne le public dans un voyage entre l’exubérance la plus éclatante à l’abandon le plus intime. Inspirée de la plante du même nom, reconnue en phytothérapie pour ses effets apaisants sur les troubles de l’humeur, Millepertuis agit comme un baume. C’est une traversée où l’intensité et la virtuosité servent de camouflage à la vulnérabilité avant de se dépouiller pour en montrer le cœur. 

Crédit photo: Do Phan Hoi

Dans les premières minutes du spectacle, Waldo impose une retenue fascinante. Chaque geste est minimal, précis et contenu dans une économie d’énergie qui exige une maîtrise hors du commun. Ce début, presque silencieux, contient une tension prête à être libérée. L’énergie explose. Le popping et l’électro, disciplines que Waldo maîtrise avec une aisance déconcertante, envahissent la scène. Le danseur enchaîne les mouvements avec une rapidité et une dévotion qui emportent dans son flot le public. Ce dernier assiste à une surenchère chorégraphique, une escalade de plaisir joyeux et haletant, comme un besoin irrépressible de s’exprimer, de se libérer et de tout donner. La danse de rue entre par irruption dans le cadre normatif de la salle de spectacle, mais sans gommer ses contours ni ses racines. Le corps du danseur devient alors à la fois terrain de jeu et ring de boxe : il semble tantôt lutter contre une force invisible, tantôt se perdre dans une transe où il répète inlassablement les gestes d’une mémoire inconsciente qui le précède.

Crédit photo: Do Phan Hoi

Progressivement, l’effervescence retombe. La lumière se tamise, la musique se fait plus douce. Derrière les prouesses et le grand charisme de Waldo, quelque chose de plus délicat affleure. Le danseur se dévoile dans son humanité, sa fatigue et ses hésitations. Il se laisse regarder autrement. Il ne s’agit plus de performance, mais de présence. Une exploration silencieuse de ce que signifie s’abandonner, se laisser traverser par l’énergie plutôt que de la contrôler.

Crédit photo: Do Phan Hoi

La mise en scène accompagne cette progression avec finesse : les éclairages dynamiques et les ambiances sonores sont autant de strates qui habillent, puis dénudent lentement le danseur. L’effet est puissant, d’autant plus que rien n’est jamais souligné avec insistance. L’émotion circule librement dans les silences, comme dans les excès.Millepertuis est une œuvre autant explosive et méditative, tout en force et en finesse, à la hauteur de son soliste. Elle ouvre un espace rare : celui où la danse de rue trouve toute sa place dans un cadre théâtral, sans perdre son âme. Le dehors à l’intérieur, non pas pour s’y faire dompter, mais pour y déposer toute sa fougue et sa passion. Millepertuis est un solo qui émeut autant qu’il impressionne, où le corps, exténué, révèle une tendresse désarmée : une fleur à la fois vive et secrète. Le spectacle agit comme la plante dont il tire son nom : une matière chorégraphique qui cicatrise en même temps qu’elle remue.

Mathilde Côté