Pour une lutte culturelle contre le «roman national». Retour sur les lectures d’Habiter les terres et Réserves au festival Jamais Lu

Le festival Jamais Lu a achevé sa 14e édition il y a plusieurs semaines, emportant dans sa foulée les applaudissements…
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Le festival Jamais Lu a achevé sa 14e édition il y a plusieurs semaines, emportant dans sa foulée les applaudissements chaleureux d’un public comblé ainsi que les nombreuses tournures poétiques déclamées par des lecteurs fougueux. Pourtant, dans les esprits résonnent et perdurent encore quelques fragments textuels de ce cru foisonnant. Textes cogneurs qui se veulent des amorces de réflexion, des points d’interrogation fugaces mais indélébiles, des sources de rire se muant subrepticement en des interpellations individuelles sur des questions sociales, historiques, politiques voire idéologiques. Deux lectures se sont inscrites dans cette sollicitation pour ne pas dire sommation à fouiller, à sonder, à approfondir, à se demander. Philippe Ducros avec Réserves / Phase 1: la cartomancie du territoire et Marcelle Dubois avec Habiter les terres ont armé leurs mots et leurs images de véhémence, de fracas, de «tabarnak» et de détermination pour nous tenir en alerte face à la marche tortueuse de ceux qui se prétendent grands dirigeants de ce monde. Contre-pouvoir: le mot est lancé!

Crédits photographiques: David Ospina
Crédits photographiques: David Ospina

Octobre 2012: le gouvernement Harper dépose un projet de loi pour que le Musée canadien des civilisations dont les fondations reposent à Gatineau devienne le Musée canadien de l’histoire. Le changement de nom n’est point anodin et derrière cette volonté de célébrer «comme il se devrait» le 150e anniversaire du Canada, s’abrite insidieusement une modification profonde du mandat.

Marc Cassivi, dans son article «Le musée de la vision étriquée» publié dans La Presse, rappelle certes la divergence des avis sur le changement (aujourd’hui en vigueur) de la vocation du musée de Gatineau mais il souligne néanmoins de manière subtile l’avancée d’un «patriotisme de vieille garde» et une perception de la culture et de l’histoire étroite, réduite. Plus lucides ou plus téméraires – au choix – le journaliste Pierre Bergeron et l’homme politique Daniel Paillé ne mâchent pas leurs propos en parlant clairement de visées idéologiques de la part du gouverneur conservateur, visées à peine masquées ayant pour but (autorisons-nous à interroger la pleine conscience de celui-ci) de «réécrire l’histoire».

Ainsi, depuis quelques années, sont mis de l’avant au travers de célébrations certains évènements au détriment d’autres – prenons pour exemple la commémoration de la guerre de 1812. Chantres d’une histoire nationale (évidemment) glorieuse et puissante (parsemée d’hommages à la monarchie), ces choix complaisants ne sont pas inoffensifs. Ils manifestent, entre autres, une volonté de faire naître un sentiment patriotique érigé ou fabriqué par «une nouvelle garde [qui] prend le relais sur un terreau favorable au néonationalisme historique, fondé sur un utilitarisme facile destiné à servir le présent1».

Crédits photographiques: David Ospina
Crédits photographiques: David Ospina

À la lumière de cette brève contextualisation qui souhaite soulever des questions sur la production et la malléabilité d’un discours historique par les instances gouvernementales canadiennes, on peut se demander quels enjeux portent en eux les textes de Marcelle Dubois et Philippe Ducros, lus le temps d’un soir au Théâtre Aux Écuries.

Production d’un récit anti «roman national»

Cartomancie du territoire. Trois personnes prêtes à monter sur scène. Une femme et deux hommes. Ils alterneront leur présence et leur absence tout au long de l’heure de lecture. Philippe Ducros entame d’une voix assurée son premier chapitre, racontant à son auditoire le pourquoi de sa démarche littéraire. Raconter le Québec, son territoire large, dense, si peu peuplé aux frontières mouvantes selon les marées2, ses épinettes, la finitude de ses routes droites, ses temps hivernaux de cauchemar, ses habitants animaliers.

Philippe Ducros. Crédits photographiques: David Ospina
Philippe Ducros. Crédits photographiques: David Ospina

«Le Canada, plus meilleur pays au monde. C’est tellement grand qu’on peut y cacher n’importe quoi derrière la ligne d’arbres. Des coupes à blanc, des barrages, des cratères miniers, des féminicides, des ethnocides, le tiers-monde des réserves, l’horreur des pensionnats, les loups lancés dans les dortoirs […]» (Réserves, Philippe Ducros)

Mais les terres québécoises, c’est aussi une topographie de la souffrance d’un peuple que l’on nomme Premières Nations, ce peuple hétérogène et meurtri dont on réduit l’espace en les rassemblant dans des réserves, que l’on souhaite annihiler en tuant leur langue, leurs us et coutumes par le silence, par la censure; que l’on souhaite assimiler en les évangélisant; que l’on souhaite dissoudre en coupant au papier administratif les liens familiaux. Et Philippe Ducros parcourt ces paysages comme on parcourt les lignes de la main, mais il n’y cherche pas le futur puisque le passé lui, est encore trop obscur, imprécis, inavouable.

Marco Collin et Kathia Rock, tous deux issus de la communauté autochtone innue, émergeront et feront surgir, dans une langue qu’ils se réapproprient et qu’ils font retentir, les images que l’on n’ignore pas mais que l’on entend peu: abandon, perte, froid, viol, sang, mort, flammes, désespoir. Ces images échues d’un passé indissoluble s’entrechoquent au diaporama de photos projetées en arrière-plan, rappelant ce lieu commun qu’est le Québec pour lequel tous se déchirent et duquel tous sont aujourd’hui issus.

Marcelle Dubois - Justin Laramée. Crédits photographiques: David Ospina
Marcelle Dubois – Justin Laramée. Crédits photographiques: David Ospina

Habiter les terres. Abitibi. Guyenne. Toujours cet amour insatiable de la terre, toujours cet enracinement qui pose problème. Marcelle Dubois plante sa fiction aux allures de conte moderne et ses personnages dans ce qu’elle nomme «le nord du monde». Raconter le présent – un présent qui exfolie ce qui dérange, qui se débarrasse de ce qui n’est plus rentable – avec perspicacité à l’aide de la fiction qui cache ses aspects grinçants derrière des dialogues-couteaux et des outardes amoureuses.

Habiter les terres, en amont, donne la parole à une collectivité québécoise implantée depuis des générations sur des terres naguère fertiles que l’on désire socialement et symboliquement essoucher; et en aval, kidnappe un politicien et l’enterre pour lui faire pousser des racines. Le politique et la politique se confrontent aux petites gens opiniâtres que sont ces Deuxièmes Nations, à leur gouaille et surtout, encore une fois, à leur passé.

«Y’a eu les gros joueurs qui sont débarqués,
Y’a eu les gens du Sud qui sont venus faire la piasse
Y’a eu le blanchiment des premiers habitants
Y’a eu du bois en masse à couper
Y’a pu eu de bois à couper
Y’a eu la chute des prix de la roche
La hausse des prix de la roche
Y’a eu les gens du Sud qui sont repartis, parce qu’avait pu de piasses à faire
Pendant que tout ça
Vient pis part
Se construit pis se déglingue
Nous autres
On le sait que ça prend au moins une vie d’homme à bâtir un horizon »
(Habiter les terres, Marcelle Dubois)

Car, finalement, le passé semble toujours problématique. Héritage encombrant qu’on aimerait parfois recouvrir d’un mouchoir, on joue à le manipuler, à le modifier (voire à l’ensevelir) à notre guise non pour en faire matière à introspection constructive mais pour en faire un trophée d’orgueil dans lequel se mirer à l’occasion après l’avoir astiqué. Il est bien connu qu’il est plus facile de se construire un pouvoir sur des cendres de réussite détournée que sur des braises d’opprobre. Ainsi, Marcelle Dubois et Philippe Ducros affrontent l’inavouable, ses raisons et surtout ses conséquences. Leurs textes se dressent comme un affront contre la création d’un roman national québécois ou pancanadien en réhabilitant les paroles et les existences mortifères car dérangeantes. La parole n’est pas académique mais elle est vraie et elle hurle en chœur.

Crédits photographiques: David Ospina
Crédits photographiques: David Ospina

«Nutamuhukutan eka e nishtutamatsh, nutamuhukutan e aimiatsh nitaimunnan, shetshel
nutamuhukutan. Eku apu tshekuan petakutsh.»

Traduction: «Ils nous frappaient quand on comprenait pas, ils nous frappaient quand on parlait notre langue, ils nous frappaient, on savait pas pourquoi. Alors le silence.» (Réserves, Philippe Ducros)

Véritable contre-pouvoir, Habiter les terres et Réserves prennent à bras-le-corps les épines complexes de l’Histoire dont on ne sait malheureusement que faire, assumant, affrontant l’humiliation des uns, la honte des autres ; mais surtout la complexité des rapports humains, des rapports de force, des rapports tout court. Au-delà d’offrir à l’audience une narration qui éteint les silences, ces deux récits racontent la beauté brute et douloureuse d’un amour éclatant pour une contrée: le Québec.

À l’heure du brouhaha incessant, des contrevérités pullulantes et suppurantes, ces deux textes rafraichissent les mémoires en replaçant la culture comme une alternative indispensable à l’enfumage idéologique et à l’inactivisme anxiogène des vecteurs d’informations.

Mise à jour: Le 3 juin dernier a été publié le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, Les survivants s’expriment, concernant les pensionnats autochtones, qualifiant de génocide culturel les actes qui ont été commis à l’endroit des enfants autochtones de la fin du XIXe siècle et 1996.

La 14e édition du festival Jamais Lu a été présentée du 1er au 9 mai 2015 au Théâtre Aux Écuries.
Réserves / Phase 1: la cartomancie du territoire de Philippe Ducros a été lu le 5 mai 2015.
Habiter les terres de Marcelle Dubois a été lu le 7 mai 2015.

Article par Irène Raparison. Elle est chroniqueuse et co-animatrice à l’émission radio Tendances Urbaines, sur les ondes de CHOQ.ca. Elle est aussi pigiste culturelle pour le site d’actualités africaines Touki Montréal.


1. William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les historiens de garde: de Lorant Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, préface de Nicolas Offenstadt, Éditions Inculte Essai, 2013, 224 p. http://chrhc.revues.org/3576

2. Antoine Robitaille, «Flou intenable», Le Devoir, 8 juin 2015.

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— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM