La peau de terreur. love u lovecraft [labo] au Bain Saint-Michel

Quelquefois, on gagne son siège comme on retrouve une peur d’enfance, malaise fidèle qui ne quitte jamais vraiment la gaine…
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Quelquefois, on gagne son siège comme on retrouve une peur d’enfance, malaise fidèle qui ne quitte jamais vraiment la gaine de nos os. On s’y réinstalle avec une forme de confort, celle d’un cauchemar qu’on croirait aujourd’hui apaisé et tranquille, dompté qu’il serait par la distance, l’âge et l’habitude. Pourtant, l’effroi s’épand avec l’éternelle même aisance dans les replis familiers de nos cerveaux.

love u lovecraft [labo] (Crédit photo Michel Ostaszewski)
love u lovecraft [labo] (Crédit photo Michel Ostaszewski)
Séance d’obscure voyance, la dernière création collective de The Other Theatre nous convie à pénétrer les limbes d’un asile où les murs auraient mué en arbres menaçants. Dans cette forêt inquiétante, une jeune fille a disparu. Le doute s’installe, des coupables sont désignés, en premier lieu sa mère Clara qui ouvre la pièce sur une troublante confession. Mais non, cela ne se peut : alors on s’assoit en cercle et on cherche à convoquer les esprits et la nature pour lever le voile sur cette disparition. Tandis que l’histoire se réduit à une succession de tableaux fragmentés et de rares noms, l’ombre s’étend partout, sur les gestes et sur les langues. Seule subsiste au final la lumière tantôt crue, tantôt malade de la culpabilité.

Le malaise qui nous étreint dès l’entrée sur le plateau-piscine du Bain Saint-Michel sera entretenu tout du long : les comédiens s’agitent, s’agrippent et se disloquent sous nos yeux fixes, n’arrêtant leurs chorégraphies convulsives que pour quelques dialogues et aveux saccadés. Leurs corps parcourus de soubresauts nous renvoient à une inquiétude vague, signalée à de courts moments, celle de la peau blanche qui rosit, de la peau de lait que l’on colore comme le mur de sa chambre, telle Clara buvant folie et lait devant sa fille terrifiée… ou est-ce autre chose, ou est-ce l’inverse ? L’horreur rampante chère à Lovecraft s’instille partout, jusqu’à cette vision digne du regard de Méduse : les comédiennes, rabattant leurs cheveux longs sur leur front et se parant d’un masque horizontal, révèlent une face de monstre fait d’yeux et de tentacules capillaires.

A l’arrière de la cuve-scène, un haut mur noir semblable à une ardoise se recouvre au fur et à mesure de formes géométriques, de graffitis et d’insultes, d’arbres veineux, d’étoiles aussi, palimpseste formé des sédiments de rêves en ruine. Le mur non plus ne viendra pas à notre secours : à peine cherche-t-on à s’y arrimer que les motifs s’effacent, remplacés par de nouveaux glyphes. Il est pareil à cette soirée que nous propose la troupe, inspirée d’un souffle sombre et prometteur, de The Other Theatre : le brainstorming cauchemardesque de ses membres dans lequel tourbillonnent les chairs secouées, les branches des arbres parcourues d’un vent insidieux, les remugles de l’horreur qu’on ne parvient jamais à chasser totalement. Ne subsistent que les os et les signes éparpillés, comme les comédiens qui s’éteignent tandis que la parole s’enfuit derrière la porte grinçante de l’inconscient.

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love u lovecraft [labo]
, en anglais et en français, du 16 au 20 mai au Bain Saint-Michel. M.E.S. de Stacey Christodoulou. Work in progress, la version définitive de la pièce sera programmée en novembre 2013.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

Artichaut magazine

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