Une église pour préserver la folie des grandeurs. Les Atrides de Louis-Karl Tremblay

S’il est une chose pour laquelle l’Homme est doué, c’est bien la vengeance. Une logique aussi vieille que lui, passée…
1 Min Read 0 145

S’il est une chose pour laquelle l’Homme est doué, c’est bien la vengeance. Une logique aussi vieille que lui, passée dans la « sagesse » populaire. Oeil pour œil, dent pour dent. Combattre le feu par le feu. La loi du talion, encore aujourd’hui, fait de nombreux adeptes, avec les résultats que l’on sait. Il n’y a qu’à regarder du côté du conflit israélo-palestinien. Une fois le cycle de la violence entamé, bien malin qui pourrait prétendre l’arrêter. Alors lorsqu’en plus les dieux s’en mêlent, les chances de salut deviennent bien minces. Surtout lorsque l’on a affaire à des divinités grecques, humanisées jusqu’à prendre tous les vilains défauts dont les hommes sont affublés. C’est ce cycle interminable de violence que présente Les Atrides, saga familiale épique tirée des textes d’Eschyle, Euripide, Sénèque et Sophocle. L’ambitieuse production du théâtre Point d’orgue, présentée dans l’immense Église Saint-Jean-Baptiste n’a décidément pas lésiné sur les moyens pour mettre en scène cette grande tragédie d’une durée de trois heures et demie. Il n’y a qu’à prendre à témoin de la démesure de la distribution, composée de 26 comédiens. Rarissime événement sur la scène théâtrale montréalaise. Malgré l’envergure des Atrides, j’ai hésité un moment avant de me décider à aller voir cette pièce. C’est que la tragédie grecque, lorsque mal montée, peut devenir très pénible, et ce, pour très longtemps. Heureusement, ici le miracle opère, plaçant ce spectacle sous la bonne étoile des divinités théâtrales.

Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)
Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)

Comme dans toutes bonnes tragédies, on a droit à un nombre effrayant de protagonistes aux noms imprononçables et dont la provenance et les buts peuvent rapidement devenir confondants. Surtout que Les Atrides se déroule en plusieurs lieux, sur plusieurs générations, le tout partitionné en six actes. Tâchons de simplifier pour ne pas trop s’égarer en tergiversations antiques. Atrée (Martin Plouffe) et Thyeste (Maxime Paradis) sont tous les deux en droit d’accéder au trône d’Argos, puisqu’ils sont frères de lignée royale. L’attrait du pouvoir corrompant aisément les cœurs, ils déclenchent, en compagnie de leurs partisans respectifs, une guerre civile. Atrée sort vainqueur de cette lutte, son frère réussissant tout de même à lui ravir sa femme au passage. Fou de colère, le perfide Atrée élabore une ruse (excellente puisque proportionnellement abjecte). Convoquant son frère en son palais, prétextant vouloir faire la paix et lui proposant de régner avec lui sur Agros, Atrée réussit par ce piège à assassiner les trois enfants de Thyeste. Poussant l’affront encore plus loin, il les lui fait manger lors du banquet donné en son honneur. L’opprobre est alors jeté sur la famille des Atrides, maudissant du même coup les générations à venir. Ainsi s’entame la longue succession d’assassinats vengeurs des ces êtres qui ne peuvent supporter la perte d’un être cher.

Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)
Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)

Sans avoir la prétention ni la volonté de vous résumer les cinq actes suivants, disons simplement qu’il sera question d’une guerre de Troie visant à récupérer la femme adultère d’Agamemnon; Hélène. Des filles seront sacrifiées de la main de pères, des femmes charcuteront leur mari et des fils assouviriont leur soif de vengeance en commettant le matricide. Le pouvoir nous montre ses coulisses, les dieux comment ils manipulent leurs jouets. Jusque-là, nous baignons dans l’exemple le plus banal de la tragédie. C’est dans la concrétisation de ce récit que Les Atrides devient l’un des spectacles les plus captivants qu’il m’ait été donné de voir. Dans cette église d’une superficie épatante, le spectateur est invité à se déplacer au fil de l’action. Louis-Karl Tremblay, dans une mise en scène tenant du génie, utilise l’entièreté de l’espace original qu’il a décidé d’employer. Tout le mobilier est mis à profit, les acteurs jouant en tous endroits, à tous les niveaux, appuyés par un travail de lumière et de son qui permet à l’imagination du spectateur de matérialiser tour à tour la mer et des navires partant en guerre, une assemblée de dirigeants tenue dans un palais ou une armée en campagne. Le spectateur voyage de l’avant à l’arrière, dans la nef comme dans le chœur, en haut, en bas et même dans les coulisses. Il n’y a pas plus agréable façon de découvrir une aussi belle pièce de notre patrimoine religieux.

Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)
Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)

Trop de fois, j’ai vu des pièces dans une église qui avaient été montée comme si elles s’étaient trouvées sur une scène à l’italienne, qualité acoustique en moins. La force des Atrides est d’avoir su s’approprier entièrement le lieu choisi pour propulser leur production à la hauteur de ce chef-d’oeuvre architectural. En témoigne le gigantesque orgue dont Michel Smith tire une ambiance sonore qui ajoute à la dimension épique de la pièce. Les décors se mêlent aux statues et aux autels, les chorégraphies savent remplir l’immensité auquel est soumis le spectateur. Tout est si bien adapté au lieu qu’il en devient indissociable. Au point où les Atrides, dans sa version présente, ne pourrait pas être montée en un autre lieu. Les comédiens qui prennent place dans cette démesure spectaculaire ne s’en trouvent que grandis, portés par un talent que n’arrive pas à être dilué par l’immensité de l’endroit. L’Agamemnon que nous livre Frédéric Blanchette exprime toute la force et le doute nécessaire à ce personnage. La voix porte, les paroles sont prononcées avec l’intelligence textuelle que requiert la tragédie (sous peine de rapidement devenir incompréhensible). Le Ménélas de Simon Boudreault, la Clytemnestre de Stéphanie Cardi, l’Achille de Luc Chandonnet, l’Oreste de Benoît Drouin-Germain et l’Électre d’Émilie Cormier expriment cette même maîtrise. Mais ce qui rend les Atrides aussi puissant, c’est la vingtaine d’autres comédiens qui enchaînent les rôles au fil des actes, nourrissant les personnages principaux en entretenant une intensité tout au long du spectacle autant par leurs choeurs que leurs chorégraphies bien rodées.

 

Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)
Les Atrides (Crédit photo Chloé Charbonnier)

Assurément, il faut voir Les Atrides. Parce qu’il nous emmène à des lieux du théâtre auquel on nous a habitués. On en ressort avec l’impression d’avoir fait un long voyage aussi grandiose que tragique. Dépassée la tragédie grecque? Pas tant qu’il y aura des troupes comme Point d’orgue pour leur restituer la folie des grandeurs qui leur sied.

**

Les Atrides, adapté des textes d’Eschyle, Euripide, Sénèque et Sophocle. Présenté à l’église Saint-Jean-Baptiste du 18 au 28 avril. M.E.S. De Louis-Karl Tremblay.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.