Être ou ne pas être… la marge

Qu’est-ce qu’être dans la marge? Alors qu’aujourd’hui, même celle-ci est institutionnalisée, codifiée et, jusqu’à un certain point, normalisée à son…
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Qu’est-ce qu’être dans la marge? Alors qu’aujourd’hui, même celle-ci est institutionnalisée, codifiée et, jusqu’à un certain point, normalisée à son tour. Parlez-en aux chantres de l’underground, aux hipsters, banals dans leur présupposée originalité, finalement aussi astreignante (sinon plus) que la normalité de ceux dont ils n’ont de cesse de se moquer. Se pourrait-il que de choisir d’être dans la marge ne soit, au demeurant, qu’une façon de dire que nous appartenons à une autre normalité? Et où se trouve la frontière entre cette supposée originalité (que l’on a fait dictat) et ce que l’on appelle la norme? À partir de quel moment le particulier devient-il commun? En recherchant constamment à se définir par cette différence, en la désirant et en la peaufinant, c’est l’effet inverse que l’on finit par produire. L’originalité ne s’obtient pas, elle est ou elle n’est tout simplement pas. Les premiers à s’en réclamer sont aussi souvent ceux qui n’arriveront probablement jamais à s’en approcher.

La dernière interview (Crédit photo Audrey Dupras)
La dernière interview (Crédit photo Audrey Dupras)

Il est cependant des êtres qui n’ont rien à faire pour s’écarter de l’existence des autres, exilés dès la naissance et de nature insaisissable. Issu de cette rarissime race, Jean Genet a passé sa vie entière dans la marge. Incompris des quelques journalistes avec lesquels il a accepté de s’entretenir, il n’arrive pas à faire ce que l’on attend de lui, même lorsqu’il a décidé de se prêter au jeu. Dans la dernière entrevue qu’il a accordée à Nigel Williams, en 1985, on le perçoit aisément comme fauve en cage. C’est ce moment qu’a décidé de reproduire la compagnie française abc, en visite à l’Espace Libre pour quelques jours seulement, dans le cadre de la tournée mondiale de leur expérience théâtrale, La dernière interview. La rencontre d’un irréductible avec un monde entier qui souhaite, justement, le réduire en l’idée caricaturale qu’eux-mêmes se font de l’original.

Sur une scène dépouillée ne tournent en boucle que quelques images d’archives de cette fameuse entrevue, projetées sur quelques panneaux disposés en désordre calculé. Il y a cette voix qui semble nous provenir d’un temps déjà révolu, celle bourrue de ce diable de Genet. « Comment ils expliquent ça? Pourquoi ils ne viennent pas me chasser, vous chasser aussi, puis venir dire : « c’est tellement bête ce que vous dites que je n’ai pas du tout envie de continuer ce travail! » Demandez-leur cela. » L’homme de théâtre parle à cet instant aux techniciens de plateau qu’il voudrait voir prendre la parole à sa place, portés par la force du nombre. Ce genre d’interventions, pour le moins intéressantes, se poursuivront tout au long de l’entrevue, donnant des sueurs froides au pauvre journaliste qui ne maîtrise absolument pas la situation. La projection terminée, le silence se fait, pesant, sur le public mi-perplexe, mi-complices devant la scène laissée vide, longuement. Le temps de réfléchir à ce que l’on vient d’entendre, avant que le Genet de la soirée ne se manifeste au sein du public. Un Genet noir, parfaitement incarné en la personne de Dieudonné Niangouna, comédien, metteur en scène et auteur.

Nigel Williams, l’intervieweur, est quant à lui interprété, dans sa version féminine, par la metteure en scène Catherine Boskowitz. Quand Genet daigne débuter l’entrevue, c’est selon ses termes, au grand dam de Williams qui tente vainement de braquer sa caméra sur son invité. Tout au long de l’entrevue, Genet se promènera à son gré dans la salle, menaçant parfois de tout arrêter, prenant souvent le temps de réfléchir longuement avant de répondre à une question. Il lui arrive même de renverser les rôles, posant lui-même des questions au journaliste. Ainsi, il renverse les paramètres établis de l’entrevue, refusant à l’occasion de répondre ou d’être l’unique objet de la conversation.

La dernière interview (Crédit photo Audrey Dupras)
La dernière interview (Crédit photo Audrey Dupras)

Mais La dernière interview n’est pas qu’une reproduction de celle qui a été filmée, sa force réside aussi et surtout dans le dialogue qu’entreprend Niangouna avec Genet, Boskowitz et le public. Les deux protagonistes de la pièce sortent donc régulièrement de leurs rôles respectifs pour reprendre leur propre personnalité. À travers de brillantes improvisations, Niangouna s’adresse directement à son public, s’immisçant parfois dans son intimité, lui posant des questions. Ses réflexions, à la fois profondes, intelligibles et humoristiques viennent rompre l’ambiance tendue de l’entrevue. Il y est question autant de son pays natal (le Congo), que de la vocation d’écrivain, de la colonisation et de la langue (entre autres).

Exigeante à plusieurs égards, par sa forme et la fréquence de ses silences (toujours justifiés), cette pièce amorce une réflexion d’une rare intelligence. Tirant le spectateur de son confort de scène à l’italienne, protégé par le quatrième mur, La dernière entrevue extirpe le public de sa passivité. Dieudonné Niangouna opère aisément les changements de ton et de personnage, naviguant habilement sur ces eaux dangereuses. Pour lui comme pour Catherine Boskowitz, la qualité de l’interprétation est exemplaire. Une occasion à ne pas rater, à moins d’être prêt à faire le voyage jusqu’au festival d’ Avignon pour avoir la chance de voir de près quelque chose (et quelqu’un), pour une fois, de vraiment original.

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La dernière interview de Catherine Boskowitz à l’Espace Libre du 2 au 6 avril. M.E.S. De Catherine Boskowitz.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.