Témoigner sans magnifier. Empreintes de Geneviève L. Blais

Afin de présenter un portrait-témoignage aussi près de la réalité que possible, la metteure en scène et idéatrice Geneviève L.…
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Afin de présenter un portrait-témoignage aussi près de la réalité que possible, la metteure en scène et idéatrice Geneviève L. Blais a opté pour la multiplicité des voix. Parler d’avortement sans cette précaution aurait rapidement fait tomber son spectacle dans le militantisme, aux côtés de tous ces autres qui en traitent à l’année longue. Ce piège évité, elle est malheureusement tombé dans un autre en n’arrivant pas à limiter suffisamment le nombre des expériences présentées dans le collage théâtral qu’est Empreintes. Ou peut-être n’était-ce pas la quantité qui était problématique, mais la façon dont ils ont été amalgamés. Du beau nourrisson théâtral que je m’imaginais à l’accouchement créatif, il y a eu des complications.

Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)
Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)

Empreintes se propose de partager avec le spectateur l’expérience de sept femmes ayant vécu l’avortement. Avec elles, nous allons parcourir toutes les étapes de leur cheminement. Toutes ont une conception complètement différente du monde et ne perçoivent pas cette intervention médicale à travers le même prisme. Pour les guider, d’une autre époque, des extraits du roman L’évènement d’Annie Ernaux sont mis à profit, interéprétés par la célèbre réalisatrice féministe Paule Baillargeon. Une excellente idée puisque cette autofiction raconte l’avortement de l’écrivaine alors que cette opération était encore illégale en France. Une toute autre expérience, complètement traumatisante et dont les autres personnages arrivent à tirer le courage nécéssaire pour passer eux aussi à l’acte dans un tout autre contexte. Les six autres personnages présentés sont issus d’un long processus d’entrevues réalisé par Geneviève L. Blais. Kathleen Aubert a 16 ans lorsqu’elle tombe enceinte et ne peut se concevoir mère à cet âge. Victoria Diamond incarne quant à elle une chorégraphe en résidence de création au Mexique qui s’interroge sur ce que la grossesse laissera sur son corps, son outil de travail. Les autres croient que le moment n’est pas venu d’avoir un enfant dans le plan de vie qu’ils se sont dessiné ou, n’en n’ont tout simplement jamais voulu.

Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)
Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)

Concrètement, l’espace scénique sert très bien le propos, dominé par la gigantesque sculpture cyclique de Jean Brillant. On touche le symbolisme, en évoquant la vie, son sort en suspend, soummis au choix humain. La nature est très présente, à travers les pierres et l’eau. On sent aussi, à l’inverse, le côté désincarné et stérile de la clinique et de la médecine moderne. Moins de risques, moins de douleur. Ne restent, en guise de réminiscence, que le sentiment de bris et de vide que laisse l’opération.

Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)
Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)

Malgré toutes ces bonnes idées et une réflexion digne d’intérêt, Empreintes n’arrive pas à s’imposer. C’est d’abord la faute du rythme, ce pauvre que l’on a laissé boiter derrière. C’est ensuite celle de la structure qui ne permet jamais réellement d’entrer dans un récit soummis à la multiplicité de ceux qui sont présentés et à leurs interventions trop brèves. Certaines sections de la mise en scène détonnent du ton général et finissent par jurer malgré leur ingéniosité (pensons à cette scène délirante de téléréalité d’avortement). En dépit de tout le respect que je voue à Paule Baillargeon pour la qualité de son œuvre, son interpétation est ici hésitante, n’arrivant pas à restituer la force des mots d’Ernaux. Du côté de l’univers sonore, Jimmy Leblanc crée quelque chose d’intéressant qui n’arrive toutefois pas à s’inscrire dans le reste de la mise en scène. L’interpétation est d’une qualité très inégale, autant dans la distribution que dans le temps.

Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)
Empreintes (Crédit photo Maxime Côté)

À titre documentaire, Empreintes se révèle tout de même plutôt intéressant, donnant l’impression d’épier ces vécus si divers. Il manque toutefois à ce spectacle quelque chose comme une pincée de grandeur, spécialité de la magie moderne qu’est la fiction. Peut-être parce que sur scène, ce qui est trop vrai, fini par avoir l’air faux?


Empreintes, collage de Geneviève L. Blais, présenté au Théâtre La Chapelle du 23 avril au 5 mai. M.E.S. De Geneviève L. Blais.

Lisez également l’entrevue réalisée par l’Artichaut avec Geneviève L. Blais.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.