Siffler contre le commun. L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

Lente mais inexorable est l’avancée de la modernité conquérante, à la manière du paysan au travail traçant ses sillons dans…
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Lente mais inexorable est l’avancée de la modernité conquérante, à la manière du paysan au travail traçant ses sillons dans la terre abreuvée de soleil. Craintifs et envieux, les derniers hommes des bois assistent à ce mouvement implacable qui signe la fin de leur culture. La plupart d’entre eux viendra grossir les rangs des villageois gagnés par l’idée de progrès, l’évolution dont le symbole peut être entièrement ramassé dans un simple morceau de pain. Cette nourriture insipide, au goût «d’écorce», il faut bien pourtant continuer à la mâcher pour ne pas être en reste et intégrer la grande civilisation européenne en construction.

Le conte moderne de l’écrivain estonien Andrus Kivirähk, dont c’est là la première œuvre traduite en français par les éditions Attila (dont nous saluerons la superbe maquette), est tout animé par cette tension entre l’ancien temps et le nouvel âge, tension des mythes nationalistes de l’Estonie des XIXe et XXe siècles : entre la forêt où se perpétue l’idéal passé d’un monde harmonieux et les villages qui germent comme des mauvaises pousses sous la main de fer des moines et des chevaliers germaniques, envahisseurs devenus maître de cette petite contrée.

Dans l’univers compartimenté de Kivirähk, la forêt est le dernier refuge d’une certaine forme de supériorité intellectuelle, celle du libre-arbitre et de l’individu, mais dont le quotidien est pétri d’ennui au contraire du village où on travaille, on danse et on prie, où on envie les voix de castrat des moines retirés dans leurs monastères, territoire vibrant d’énergie, de lumière et de la bêtise crasse d’une communauté de bêlants. Pourtant, tout n’est pas aussi tranché qu’une langue bifide : les bois eux-mêmes, gagnés par l’effroi de la disparition, s’emplissent des voix imaginaires des génies et des ondins, esprits sylvestres irascibles dont un Sage de plus en plus hystérique brandit sans cesse le terrible courroux. Face à la vague du progrès, certains réagissent par un surplus de tradition, quitte à le tresser sur du vide. Et le bastion arboricole de ce temps médiéval estonien réactualisé ne chante pas non plus les gammes de l’union du vivant : la Nature, pour les anciens, est une possession à soumettre. Hormis les serpents royaux, considérés comme des frères, les autres animaux de la forêt sont tous regardés avec morgue par les humains qui résident dans les bois.

Alors, où trouver une place, à l’ombre des arbres ou dans la torpeur solaire d’une clairière? Là est l’éternelle lutte de Leemet, narrateur et personnage principal qui, par le récit de sa vie, nous relate l’inévitable engloutissement de sa communauté, et plus loin de sa famille, de son amour et de la langue des serpents, enfin, dont il est dernier dépositaire. Il endosse au cours de son existence toutes les postures : de l’envie et de la curiosité enfantine pour les chaumières jusqu’à l’affirmation à l’âge adulte de son incurable identité forestière. La perte l’amène ensuite sur les sentiers du village où son héritage culturelle, cette altérité radicale qu’il affirme envers et contre tous, entraîne la fin violente de son entourage. Car la mort se donne entre ses pages avec une rare facilité : elle est gage de toutes les cruautés et d’un débordement sanglant, parfois grotesque. Les cadavres s’empilent au même rythme que les étreintes du rire lorsque, par exemple, les ours, incorrigibles Casanova poilus, se mettent en ménage avec des humaines, tandis que les poux se domptent et servent d’armes d’immersion massive ou que se déroule un exercice de spéléologie anatomique par un orvet glissé dans les boyaux d’un religieux. Les scènes et les images décrites sont inventives, néanmoins l’écriture regorgeant d’anachronismes et d’ironie pâtit d’une cadence excessive, du déferlement d’un trop-plein d’urgence; à l’instar peut-être de cette langue des serpents par laquelle les hommes communiquent depuis la nuit des temps avec les mammifères et que Leemet cherche à transmettre coûte que coûte. Ses sifflements contrôlent les bêtes, fournissant une profusion de filets de chevreuils, mais surtout ils maintiennent un patrimoine et un lien. Patrimoine voué à la dissolution lorsque son dernier locuteur sera retourné lui-aussi aux feuilles et à la pourriture?

imgresPamphlet infusé de merveilleux, un peu brouillon mais tendu par une belle énergie narrative, L’homme qui savait la langue des serpents ouvre un dialogue critique entre les époques, de la légende malmenée de l’Estonie du XIIIe siècle au présent de l’ultra-contemporain. Dans sa solitude finalement acceptée, Leemet, ce héros revenu de tout, pourrait affirmer en écho à son oncle : « Les hommes vivent d’espoir, aussi ténu soit-il : ils ne se satisfont jamais de l’idée que quelque chose soit irrémédiable ». Sa parole mélancolique nous rappelle que la mode de modernité est une idole face à laquelle il ne faut jamais courber l’échine.


Andrus Kivirähk, L’Homme qui savait la langue des serpents, Paris, Attila, 2013, 440 pages.

Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».

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