De longue date, le pieux ermite ou ecclésiastique fut la cible privilégiée des serres de la tentation. Motif récurrent d’un idéal des valeurs chrétiennes à éprouver pour l’édification du croyant. Au fil du temps, la main griffue s’est remodelée, passant du cuir à une peau délicate, des membres déformés aux doigts fins d’une créature affichant désormais des traits humains mais qui n’a rien perdu de sa détermination à corrompre après sa mue. La laideur du démon a fait place au sourire aguicheur de la séduction, où se devinent en de rares épiphanies de lucidité les courbes de la succube.
Le roman gothique, dont Le Moine de l’écrivain anglais Matthew G. Lewis (1796) est l’une des œuvres les plus représentatives, se caractérise notamment par son obsession pour le soufre et la dépravation, lorsque les âmes sont jetées dans des abîmes de noirceur – on consultera à ce sujet l’exemplaire essai Les Châteaux de la subversion d’Annie Le Brun. Nul salut ne semble possible et le livre de Lewis, traduit très librement en français pour la première fois par Antonin Artaud, puis monté sur les planches dans les années 1960 par Carmelo Bene, ne fait pas exception. C’est à partir de ce matériau composite de reprise et de réinterprétation, du roman à la scène, que le metteur en scène Louis-Philippe Labrèche, ancien élève de l’Ecole supérieure de théâtre de l’UQAM, s’est lancé dans la nuit hantée du texte. À noter que plusieurs de ses acteurs ont parcouru eux-aussi les couloirs de l’UQAM, comme Jérémie Earp-Lavergne, Lilianne Fallon et Simon Fleury.

D’emblée, il est nécessaire de saluer la jeune équipe du Théâtre de l’Entonnoir : il y a de la conviction dans le jeu, de l’inspiration dans le montage scénique. Sincère et enthousiaste apparaît la démarche d’affronter ce monument noir de la littérature. Pourtant, les maladresses se multiplient et, comme les démons venus assaillir le dévot, elles irritent et ne laissent à l’esprit que peu de répit pour s’arrimer à ce qui se trame en face. L’ampleur de cette histoire pétrie de lieux communs aurait demandé une plus grande clarté dans le découpage des différents tableaux. Le lien ne se fait pas et la narration achoppe. Insuffler du contemporain à la masse presque fixe du Moine semble donc ici une tentative plutôt gauche. Les insertions chorégraphiques parasitent plus qu’elles ne s’imposent : que l’on pense à l’incongrue ouverture avec les acteurs allongés nus sous un drap blanc ou à la simili-danse sexuelle. Sans oublier, ultime tentation, la diffusion sonore qui, en figurant par la répétition les assauts de l’angoisse et du rêve, n’arrive à être finalement que brouillonne, voire nuisible pour les tympans. A l’inverse, l’utilisation de l’espace tout à fait approprié du Bain Saint-Michel est ingénieuse, investissant chaque niveau et recoin. Ainsi du bassin central qui dévoile un jardin de méditation (et plus tard des supplices), avec ses opulents bouquets de roses, d’un rouge vif.

Sans cesse oscillant entre le respect dû à l’œuvre, à ses archétypes et préciosités, et le souci de servir une vision cohérente et plurimédia du Moine en une heure trente de spectacle, l’ensemble perd son équilibre et s’essouffle. L’entreprise était ambitieuse : posséder littéralement la chute de l’ascète Ambrosio. Ce prédicateur hors-pair, révéré pour ses vertus, voit son vœu de chasteté perverti par le charme irrésistible d’Antonia et les masques envoûtants de Mathilde. Alentour, d’autres drames se nouent, au cœur des ténèbres du couvent où pourrit Agnès éprise de liberté et d’amour ou dans l’âme du trop candide Don Lorenzo. Le Moine est ce récit du tiraillement que connaît l’homme entre son obligation sociale et le désir, sa conviction et ses pulsions… avant que l’aveuglement et la frustration n’engloutissent tout dans une décharge bestiale. Après : le silence, éternel comme la damnation. On peut toutefois remercier le Théâtre de l’Entonnoir d’oser incarner sur les planches un texte qui, malgré son emphase, n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction.
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Le Moine, de Matthew Gregory Lewis, pièce du Théâtre de l’Entonnoir présentée au Bain Saint-Michel du 9 au 25 mai. M.E.S. de Louis-Philippe Labrèche.
Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».