Vendre la peau de l’éléphant. L’enclos de l’éléphant d’Étienne Lepage

L’envahisseur le plus dangereux est celui qui a la capacité d’utiliser vos bons sentiments pour vous atteindre. Il est charismatique,…
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L’envahisseur le plus dangereux est celui qui a la capacité d’utiliser vos bons sentiments pour vous atteindre. Il est charismatique, parle plus vite que vous ne pensez, joue tout le temps trois coups d’avance. Il n’a l’air de rien, vous en avez peut-être même pitié. Ses paroles prennent des détours que lui seul arrive à comprendre, la digression pour lui devenue un art. Il vous parle de la pluie et du beau temps tout en plongeant à votre insu dans les profondeurs de votre psychologie. Vous ne le verrez jamais sous son vrai visage avant qu’il ne se décide à abaisser son masque et déjà, il sera trop tard. L’expérience vous aura changée, le traumatisme indélébile. La peur a mille visages, vous n’en avez qu’un seul.

L'enclos de l'éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)
L’enclos de l’éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)

Dans L’enclos de l’éléphant, ces visages se succéderont, jouant avec vous comme ils torturent ce pauvre médecin interprété par l’excellent Denis Gravereaux. La condition du spectateur n’est pas si différente de la sienne. Confiné à un siège cloisonné, il n’a pas le choix d’écouter les paroles de ce curieux personnage qui a fait irruption chez ce médecin en prétextant de violentes averses. Cet homme si poli au départ, se confondant perpétuellement en excuses, jusqu’au moment où il choisit d’inverser les rôles. La proie se fait chasseur sans que l’on puisse le prédire. Dès lors s’amorce un grand jeu psychologique auquel personne ne peut échapper.

Le premier réflexe est d’en rire. Rire du malaise qui persiste et s’amplifie, installé par Paul Ahmarani, l’envahisseur. Il y a de quoi, cette rencontre est si absurde, revêt un aspect si inoffensif. Et pourtant, une fois l’engrenage enclenché, le rouleau compresseur d’une manipulation sans faille broie tout ce qui se trouve dans la salle de l’Espace Libre. Le déluge de paroles s’accompagne de folles gesticulations, l’humiliation se prépare à étendre son ombre. Le duel débute, mais l’un des bretteurs a déjà abdiqué devant la folie intrusive de l’autre. Cette image martiale n’est pas innocente, le sol en porte la marque, formant un grand ring. Les deux comédiens sont ainsi pris à leur propre piège, assiégés par le public aussi médusé qu’avide.

L'enclos de l'éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)
L’enclos de l’éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)

La pièce d’Étienne Lepage (Rouge gueule) est une expérience en soi. Elle nous pousse dans nos retranchements, nous confronte à ce que nous croyons être. Toute en répétition, en tentions, en relâchements et en explosions, elle nous expose. Comme un publicitaire d’une agressivité inouï, qui nous connait trop bien et qui entre dans nos têtes sans notre accord. Comme la peur de l’autre. L’autre, ce maniaque, ce fou furieux. Ce meurtrier en puissance qui attend de soudainement se révéler.

L’interprétation de ce duo de comédiens n’est pas étrangère à la force de ce sentiment. Denis Gravereaux qui ne dira presque rien tout au long de la représentation et qui, pourtant, en dit tellement avec chaque parcelle de son visage et de son corps. Paul Ahmarani qui livre une performance à couper le souffle, d’une énergie dont je ne dispose même pas dans une semaine entière. Bondissant d’une intention à l’autre avec une justesse et une facilité déconcertante, il arrive à terrifier autant qu’à susciter l’empathie.

L'enclos de l'éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)
L’enclos de l’éléphant (Crédit photo Yannick MacDonald)

Et si la scénographie est d’une simplicité et d’une efficacité désarmantes, la mise en scène s’avère un trésor de silences, de souffle et d’angoisse. Sylvain Bélanger a eu la bonne idée de laisser son huis clos devenir étouffant par sa lenteur sans jamais perdre la tension qui s’y construit. En dressant ce bilan, on comprend mieux pourquoi cette production, créée en 2011 au FTA, en est à sa troisième reprise. Une expérience épuisante et totale comme il s’en fait peu.

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L’enclos de l’éléphant d’Étienne Lepage est présenté du 14 au 25 mai à l’Espace Libre. M.E.S. Sylvain Bélanger.

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.