Nature humaine et tragédie. En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas de Steve Gagnon.

Nul besoin de s’intéresser à Racine pour apprécier la belle relecture de Britannicus que propose le jeune auteur et metteur…
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Nul besoin de s’intéresser à Racine pour apprécier la belle relecture de Britannicus que propose le jeune auteur et metteur en scène Steve Gagnon; En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas. Je ne suis moi-même pas très adepte de tragédie et la production a pourtant su m’emballer. Loin des grands sanglots et des bras levés au ciel, l’oeuvre de Gagnon fait preuve de plus de retenue. Elle s’acharne à dépoussiérer l’alexandrin sans pour autant délaisser une certaine finesse dans la prose.

Situant sa tragédie en pleine banlieue nord-américaine, le dramaturge ne se contente pas de changer costumes et décors pour réactualiser ce classique. Le récit dans ses grandes lignes reste le même, évoquant les mêmes thématiques et conservant le caractère général des personnages. La similarité s’arrête toutefois là. C’est bien aux mots et à l’histoire imaginée par Steve Gagnon que nous avons à faire, non à ceux du vieux Racine.

En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s'arrête pas de Steve Gagnon

En entrant dans la grande Licorne, on se sent tout de suite happé par le véritable champ de bataille que constitue la scène. Néons rangés de façon bancale dans de grands seaux blancs, matelas jeté à même le sol et inscriptions tracés à la craie envahissant les murs. La lumière est froide, impersonnelle, contrastant avec l’ampleur de ce qui va advenir entre ces quatre murs dans quelques minutes.

Et puis, le destin, implacable, s’anime pour partir à la recherche de quelques nouvelles proies qu’il aura tôt fait de corrompre, de briser, d’anéantir. Qu’on décide de l’appeler destin ou nature humaine, le sang va couler ce soir, quelque chose dans l’air en atteste déjà. Agrippine (Marie-Josée Bastien), matrone du fief familial, a deux enfants qui sont aussi tout ce qu’il lui reste. Elle refuse de laisser partir la prunelle de ses yeux même si Néron (Renaud Lacelle-Bourdon) et Britannicus (Guillaume Perreault) sont en âge de tracer leur propre bout de chemin. Néron, le cadet, vit déjà en compagnie de sa copine Ophélie (Claudiane Ruelland) et Britannicus vient tout juste de proposer à la sienne, Junie (Marie Soleil Dion), d’emménager. L’essence de la discorde : Néron souffre à la fois d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis son aîné, «plus beau et plus fin», et d’une incapacité à trouver la vie de banlieue un tant soit peu intéressante. Il en vient ainsi à convoiter la femme de son frère, entrant par le fait même dans une spirale de folie qui entraînera la jadis paisible maisonnée au cœur du drame.

En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s'arrête pas de Steve Gagnon

Sans trop s’enfarger dans les pièges qui jonchent la route de la relecture, En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas, propose un grand voyage au cœur des sombres passions. Chaque personnage agit pour son compte, de plus en plus horriblement, de façon à conserver ou à acquérir l’ascendant sur ses pairs. Agrippine, dévorée par son amour pour ses deux fils, contribuera finalement à leur perte. Ophélie, menacée par Junie, révélera sa nature machiavélique bien assez tôt.

En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s'arrête pas de Steve Gagnon

En signant le texte et la mise en scène de cette production, Steve Gagnon a su prendre le recul nécessaire face à son œuvre pour en échafauder le triomphe. Ses mots oscillent entre le grotesque et le sublime, n’oubliant pas la force de la poésie. Côté mise en scène, on ne peut demander mieux, l’inventivité de celle-ci se révélant et se renouvelant au fil d’un spectacle bien rythmé, placé dans un décor en mouvement. Côté interprétation, même constat, personne ne détonne, l’ensemble de la distribution livrant une grande performance sentie, investie et trouvant son chemin jusqu’au spectateur. Visiblement, l’expérience a été épuisante pour tout le monde. Ce n’est tout de même pas tous les jours que le sort s’abat avec autant de furie sur nous. Profitez de la quiétude de vos vies pendant que vous en avez encore la possibilité. Car si le drame se comprend parfois, il ne s’annonce jamais.

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En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas de Steve Gagnon, présenté à La Licorne du 1er octobre au 9 novembre 2013. M.E.S. Steve Gagnon. 

Thomas Dupont-Buist

Jadis sous les projecteurs, il lui aura fallu un certain temps pour se rendre compte que l’on était finalement bien mieux parmi le public, à regarder le talent s’épanouir. Un chantre des arts de la scène qui aime se dire que la vie ne prend tout son sens que lorsqu’elle a été écrite.