Depuis ma lecture des Misérables, j’ai soif de tout ce qu’a pu écrire Victor Hugo, ce monstre sacré des lettres françaises. Encore de nos jours, Hugo est présent partout, il n’y a qu’à considérer la panoplie de films et de comédies musicales tirés de son œuvre pour le moins monumentale. J’ai toutefois l’impression qu’on ne le lit peut-être plus assez, ou du moins, autrement qu’à travers les multiples versions abrégées que les élèves doivent surligner de bout en bout afin d’analyser le courant romantique pour leur cours de français. On y perd ainsi toute la profondeur de cet artiste remarquable qui ne s’est jamais confiné à un seul genre littéraire. Que l’on choisisse de se plonger dans la grande aventure qu’est Notre-Dame-de-Paris (et non le « Bossu de Notre-Dame », comme aimerait nous le faire croire Disney), que l’on décide de tenter de comprendre la bataille des romantiques en lisant Hernani ou que l’on investisse le grand recueil de poésie La légende des siècles, on découvrira bien assez tôt tout ce que Hugo peut encore nous apporter. Pour ma part, lorsque j’ai appris que Marie Tudor allait être présenté au Théâtre Denise-Pelletier, j’ai sauté sur l’occasion de me retrouver une nouvelle fois confronté au génie de cet homme.

Nulle crainte à avoir ici, cette production est une valeur sûre. Avec Claude Poissant à la barre, un texte d’une qualité indéniable sous la main et une distribution « dreamteam », le contraire eût été étonnant. Il ne nous reste qu’à nous laisser engloutir par ce suspense historique dont la mécanique a déjà fait ses preuves. Londres, 1553, nous sommes à un moment de l’Histoire où la dynastie des Tudors a la mainmise sur la totalité de l’Angleterre, menée par la reine Marie Tudor qui sera vite affublée du sobriquet de Bloody Mary en raison de sa promptitude à faire exécuter des protestants. Depuis quelque temps, la cour royale va plutôt mal en raison de l’attention toute particulière que la Reine accorde à Fabiano Fabiani, beau jeune homme désargenté venu d’Italie. C’est du moins ce que chuchote la noblesse dans les couloirs du palais. Le peuple non plus ne peut pas sentir cet Italien et un parfum de sédition flotte sur l’Angleterre.
Comme toujours chez Hugo, les petits, les oubliés et les pauvres se mêlent des histoires de ceux que l’on appelle trop souvent, et à tort, les « Grands ». Gilbert, homme du peuple et espèce de Jean Valjean anglais, va se retrouver contre son gré mêlé à ces intrigues de cour. Pour ne pas gâcher votre plaisir, je dirai simplement que l’habile Simon Renard cherche justement quelqu’un, de préférence un illustre inconnu, pour mettre fin aux jours de Fabiani. Deux mondes entrent ainsi en collision, tous deux marqués par leur faiblesse (passagère ou pas) et leur héroïsme (passager ou pas). Les riches prennent de haut les pauvres avant que ceux-ci ne leur prouvent, une fois de plus, que la dignité n’est pas affaire de bourse.

Julie Le Breton personnifie sans accroc le terrifiant rôle-titre, juste tant dans la cruauté que dans la douleur. David Boutin (Gilbert) joue les héros à merveille même s’il se laisse parfois entraîner dans les sursauts de mélodrame de sa compagne de jeu principale, Rachel Graton (Jane). Il est toutefois difficile d’expliquer avec conviction ces bémols passagers puisque l’on ne peut distinguer le jeu de Graton de la direction que lui a fait prendre Claude Poissant. Outre ce mince défaut, tous sont impeccables. Ressortent toutefois du lot Simon Lacroix (qui tient pourtant là un rôle de soutien), David Savard (en son rusé Renard) et Richard Thériault (en émouvant patriarche des plus démunis).
Décors et costumes, sans sortir complètement de l’ordinaire, appuient de très belle façon la proposition de Poissant. Les lumières d’Erwann Bernard cloisonnent des parties de la scène lorsque nécéssaire, ce qui permet de constamment jouer dans de multiples espaces de jeu à différents niveaux de profondeur ou de hauteur, rendant la mise en scène d’autant plus dynamique. Les scènes peuvent ainsi s’enchaîner aisément comme si toute cette histoire coulait de source et hypnotiser le spectateur pour pas moins de deux heures. La meilleure preuve de tout ce que je vous raconte, c’est que les élèves, qui constituaient le public, n’ont pas eu le temps de jeter ne serait-ce qu’un coup d’oeil à leur portable. Comme moi, ils paraissaient enchantés de l’expérience. Même si personne n’avait choisi d’abaisser le niveau de langage, de peur qu’ils ne comprennent pas. Même si personne ne se tapait sur la gueule et que ce qu’on appelle l’« action » se faisait sentir d’une autre façon qu’au sens où on l’entend trop souvent aujourd’hui. Qui sait, peut-être liront-ils bientôt Les misérables?
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Marie Tudor de Victor Hugo est présenté du 15 janvier au 12 février 2014 au Théâtre Denise-Pelletier. M.E.S. Claude Poissant.