La voici, la quatrième et dernière partie de notre couverture du Festival du nouveau cinéma! Nos collaborateurs ont vu:
—Antiporno, Sion Sono
—Prank , Vincent Biron
—The Sion Sono, Arata Oshima
—Sadako vs Kayako, Kôji Shiraishi
—Mademoiselle, Park Chan-wook
Antiporno – Sion Sono
2e film de la série reboot Roman Porno organisée par Nikkatsu (après Wet Woman in the Wind, dont vous trouverez la critique ici), Antiporno est le dernier film du prolifique Sion Sono, figure récurrente du FNC s’il en est une. Au contraire du très classique Wet Woman in the Wind, Antiporno est un film éclaté, une vraie décharge cinématographique où on retrouvera l’imagerie et les thèmes habituels de Sion Sono. De fait, le film s’éloigne significativement du genre Roman Porno (malgré quelques clins d’œil) ; le titre Antiporno relevant presque de la provocation, tant les attentes sont déjouées.
La carrière de Sion Sono en est une de constant renouvellement, entre expérimentations formelles, détournements de genre et brûlots tordus. D’abord révélé aux audiences occidentales par ses thrillers horrifiques (Suicide Club, Strange Circus, Hair Extension), Sono a pratiquement tout fait, changeant constamment de genre, mais gardant toujours sa griffe distinctive, allant de la charge punk (Hazard, Bad Film) à la comédie sentimentale (Love & Peace) en passant par le drame social (The Land of Hope). Antiporno s’inscrit dans la lignée de ses plus récents films interrogeant l’art cinématographique lui-même (Why don’t you play in hell, Tag), utilisant le genre du Roman Porno comme prétexte pour un examen plus large de l’art cinématographique et de la place de la femme dans la société japonaise.
Noriko (Ami Tomite) est une écrivaine à succès. Enfermée dans son loft jaune éclatant (mis à part un coin toilette rouge sang), elle reçoit un cortège de personnages étranges et obséquieux. La vie de Noriko est cependant loin d’être idyllique. Plongée dans un profond mal-être, elle est hantée par des visions de sa sœur décédée, et tourne son agression accumulée sur sa pauvre assistante, sur qui elle maintient une domination totale, aux limites du sadisme. Ce rapport de domination finit toutefois par se trouver brisé (par un retournement que nous laisserons le spectateur découvrir) et Noriko se retrouve plongée dans un kaléidoscope de violence où sont dévoilées son insécurité, sa culpabilité face à la mort de sa sœur et sa sexualité réprimée.
Les admirateurs de Sion Sono seront agréablement surpris par Antiporno ; malgré la courte durée (1 h 15) du film (comparativement à ses œuvres-fleuves, dont l’épique Love Exposure, d’une durée de 4 h), la magie de Sono se déchaîne avec une furie renouvelée, sans temps mort, enchaînant les scènes-chocs et les personnages flamboyants avec une redoutable efficacité.
Dans Antiporno, Sono s’attarde plus spécifiquement aux rapports de dominations – la domination d’une personne sur une autre, mais aussi la domination d’une société conformiste, et, enfin, la domination exercée sur soi-même. À l’aide de renversements de rôles inattendus, Sono évoque la fragilité des rapports humains et un cycle de violence sans fin, où victime et agresseur sont interchangeables. Antiporno examine également la domination systémique de la femme (et par extension, du corps des femmes) par une société encore empreinte de machisme. Sono trace le portrait d’une société où la soi-disant liberté n’est qu’un leurre, où la répression est tellement forte que les femmes en viennent à l’intégrer et à la reproduire sur celles incapables de se défendre. Encore une fois, la présence seule de ce film dans une série hommage au Roman Porno, un genre loin d’être incritiquable à l’égard de son traitement de la femme, fait office de véritable provocation.
Comme beaucoup des films de Sion Sono, les conclusions sont plutôt pessimistes. Flottant dans une douce mélancolie, les personnages crachent leur désespoir à grands cris, perpétuellement au bord de la crise. L’angoisse est sublimée par le grotesque, le masochisme, l’abandon, l’animalité. Les personnages s’effondrent, seuls et perdus. Antiporno ne sera peut-être pas le film dont on se le plus souviendra le plus dans la très longue filmographie de Sion Sono, mais il constitue l’une de ses charges politiques les plus fortes des dernières années.
-Julien Bouthillier

Prank – Vincent Biron
Ami-es du bon goût et de la poésie courtoise, bonsoir. Prank fait son entrée à Montréal, et il n’y aura pas de quartier. L’énergique Vincent Biron, venu présenter son premier long-métrage au public montréalais, a fait son entrée au pas de course, lançant des coussins péteurs dans l’audience. Le ton était donné.
Stefie (Étienne Galloy), adolescent quelque peu rondelet, n’a pas grand-chose pour lui : solitaire, timide, un peu lent sur la répartie et affublé d’un joli appareil orthodontique. Il a toutefois un téléphone intelligent (avec caméra!), ce qui lui permet de rejoindre les rangs d’un trio de joueurs de tours, à titre de caméraman. D’abord témoin des frasques de Martin, Jean-Se et Léa, Stefie a tôt fait de s’y joindre, motivé en partie par le désir d’appartenance, mais aussi (et peut-être surtout) pour se rapprocher de la belle (et inaccessible) Léa (Constance Massicotte). Lançage d’œufs, diffusion d’une vidéo porno à la télé communautaire, confettis répandus sur un couple en pleine rupture ; rien n’arrête le dynamique quatuor qui prépare son chef-d’œuvre: l’installation d’une banderole représentant un phallus géant (pour utiliser un vocabulaire plus poli que le leur) sur un pont.
Conte mordant et souvent hilarant sur la cruauté engendrée par l’ennui, Prank, derrière ses manières lourdaudes, cache un portrait acide d’une jeunesse aux morales déréglées, à la recherche d’une popularité web éphémère (les larcins étant systématiquement filmés et diffusés sur le web), prompte à s’entredéchirer. Biron suit de près le quatuor d’adolescents, filmés au naturel, et se livrant à de caustiques et très punchées joutes verbales. Étienne Galloy est magnifique dans le rôle principal, provoquant à la fois rire et compassion. On l’attendait depuis longtemps (depuis À l’Ouest de Pluton (2009), plus précisément), le film québécois qui ferait un portrait réaliste, sans filtre (et sans condamnation), de la jeunesse des banlieues, de son ennui, de ses rêves, de sa cruauté. Prank est la réponse à nos prières.
Le regard de Biron est peut-être sympathique, mais il ne manque pas de souligner l’ambiguïté de certains des tours de ses quatre personnages. On assiste ainsi à un aperçu de la vie des victimes des larcins, qui se retrouvent souvent pris au piège alors qu’ils traversent un moment difficile, rappelant que toute farce, si elle fait rire celui qui la commet, n’est pas nécessairement sans impact pour celui qui la subit. Ces mises en contexte, même si elles sont assez amusantes (un douchebag éploré devant son chat malade, un vieil homme se découvrant une fille illégitime à Rimouski, une rupture devant des hot-dogs…), paraissent souvent assez forcées, cassant avec le reste du film.
La victime la plus intéressante, en somme, c’est Stefie. Éminemment attachant et sympathique, il passe du statut de coupable à celui de victime en l’espace d’un instant, devenant rapidement la cible de moqueries au sein du groupe, particulièrement de la part de Martin, qui n’apprécie pas l’attention que Léa donne au nouveau venu. Même intégré au sein d’un groupe, Stefie n’en perd pas son statut d’outsider, malgré son enthousiasme et sa passivité face à l’abus dont il est victime. Stefie, comme beaucoup d’adolescents, a accepté qu’il vaut mieux être ridiculisé qu’être seul. Voilà peut-être le drame caché derrière tout l’humour acide de Prank.
Désopilant, trash, touchant, Prank inaugure une carrière prometteuse pour Vincent Biron. Une fois le film terminé, le jeune réalisateur a fait un retour sur scène avec toute l’équipe, portant fièrement la banderole phallique du film (« Une œuvre d’art », disait Martin). Invitant le public à les suivre à la soirée organisée à la Chaufferie, Biron et sa banderole ont ensuite pris la rue d’assaut, amenant « la graine géante» jusqu’à l’UQÀM, où une collation style-Prank avait été organisée. Au menu : hot-dog, chips au ketchup, Jos-Louis. Adolescent un jour, adolescent toujours.
-Julien Bouthillier

The Sion Sono – Arata Oshima
Sion Sono est une figure récurrente du paysage festivalier montréalais ; Fantasia et le FNC s’arrachent ses films, qui attirent systématiquement des foules monstre pour ce cinéaste encore relativement inconnu en dehors des cercles initiés, mais suivis par des admirateurs lui vouant une adoration presque absolue. On en sait toutefois très peu, en Amérique du Nord du moins, sur la vie du prolifique cinéaste. The Sion Sono, présenté cette année au FNC (en compagnie de l’excellent nouveau film de Sion Sono, Antiporno), est là pour répondre à toutes nos interrogations.
Le film se présente comme une exploration de la vie et du travail de Sion Sono, touche-à-tout notoire, actif autant dans l’art cinématographique que la peinture, la poésie et la performance. Arata Oshima (fils de Nagisa Oshima) s’immisce ici dans l’univers de cet artiste hyperactif, à travers plusieurs rencontres (le plus souvent décontractées, autour d’un verre) avec Sono et son entourage (son épouse, sa sœur, son premier producteur, etc.). Favorisant une approche discrète (à la limite de l’infiltration), Oshima capte Sion Sono sur les plateaux de tournage, pendant les rencontres de production (où il jongle avec plusieurs projets à la fois), dans son atelier de peinture, dans l’intimité de son appartement à Tokyo. On a souvent l’impression de découvrir une cave aux trésors, notamment dans cette scène où, à l’invitation de l’artiste, Oshima part à la découverte des toiles de Sono, entassées pêle-mêle dans une pièce étroite. The Siono Sono dévoile un artiste exigeant, obsessif et intransigeant, mais aussi empreint d’humanité et de passion. Un personnage ambigu, énigmatique, à la hauteur de son statut de légende. Sion Sono lui-même intervient à de multiples reprises, joueur et familier, apportant son énergie au documentaire.
En tant que telle, le film ne cherche pas à faire l’analyse des différents films de Sion Sono, pas plus qu’il ne cherche à examiner une dimension particulière de son œuvre. Le film reste plutôt sur l’examen de l’artiste à travers celui de son travail ; un examen de surface, en somme, mais qui est loin d’être sans intérêt pour un artiste aussi visuellement expressif que Sion Sono. On peut toutefois reprocher à Arata Oshima d’être resté dans une vision très idéalisée du cinéaste (jusqu’au titre, THE Sion Sono, élevant l’artiste au niveau de divinité mineure), ne creusant pas les ambiguïtés ou les parts d’ombre de son sujet, tout juste suggérées ici et là.
–Julien Bouthillier

Sadako vs Kayako – Kôji Shiraishi
Un brin de légèreté en cette fin de festival avec Sadako vs Kayako. Pour ceux qui ne connaissent pas très bien ces deux fantômes emblématiques du cinéma d’horreur japonais, résumons. D’un côté, nous avons Sadako, de la série Ringu (Le Cercle), fantôme revanchard hantant les mortels à l’aide d’une vidéocassette maudite provoquant leur mort au bout de 2 jours (dans cette version). De l’autre, nous avons Kayako (et son fils Toshio), de la série Ju-On (La Malédiction), fantôme d’une femme assassinée, hantant la maison du crime et, vous l’avez deviné, tuant tous ceux ayant la mégarde d’y mettre les pieds. Sadako vs Kayako est la rencontre de ces deux fantômes, pour le plus grand plaisir des spectateurs – le film arrive d’ailleurs à point nommé alors que le public nord-américain se prépare au reboot façon Michael Bay (il faut voir la bande-annonce pour y croire) de The Ring.
Deux collégiennes, Yurie et Natsumi, regardent par mégarde la cassette maudite. Avec seulement 48 heures devant elles, elles tentent désespérément de trouver un moyen d’échapper aux griffes de la sinistre Sadako. Avec l’aide d’un professeur un peu trop obsédé par la malédiction, d’un médium plutôt rockstar et de sa jeune acolyte aveugle, elles doivent tenter de trouver un moyen de repousser le fantôme. Le médium a un plan : les faire entrer dans la maison de Kayako, les rendant deux fois maudites et provoquant ainsi un duel entre les deux fantômes, chacun refusant de céder à l’autre ses victimes. Un plan foireux vous dites?
Les admirateurs des deux séries en auront pour leur argent – les divers éléments du mythe et de l’iconographie sont présents, malgré quelques entorses aux « règles » des univers respectifs, histoire de s’assurer que le film puisse continuer. On retrouvera donc les longs cheveux noirs, la démarche lente et angoissante de Sadako, le célèbre puits, le miaulement de Toshio et les gestes désarticulés de Kayako (dont on regrettera néanmoins l’arrivée tardive dans le film). Les univers de Sadako et de Kayako s’imbriquent bien l’un à l’autre, du fait des proximités symboliques des deux personnages : l’idée d’une malédiction fonctionnant comme une infection, la mort annoncée, l’inspiration des onryō, etc. Les deux personnages ont en outre un côté complémentaire évident. Sadako est le monstre surgi de la fin du 20e siècle, un fantôme passé par la boîte de Pandore de la technologie, surgissant des profondeurs de son puits et traversant les téléviseurs, sa malédiction fonctionnant comme un virus informatique ; Kayako est le fantôme plus traditionnel, fixé à sa maison, descendant par l’escalier du premier étage, désarticulé, un cliquetis inquiétant sortant de sa bouche. Le duel était inévitable.
Les rencontres de franchises telle Sadako vs Kayako sont souvent prétexte à des exercices autoparodiques, volontaires ou non (on pensera à l’américain Freddy vs Jason). Il ne faut toutefois pas oublier qu’à la base, Ringu et Ju-On étaient deux excellents films d’horreur, réalisés par des cinéastes de talent (Hideo Nakata et Takashi Shimizu, respectivement). Ces films, tout en proposant une version modernisée des mythes japonais ancestraux, servaient aussi d’examen sur la modernité au Japon et proposaient une approche novatrice sur le film de fantôme.
Il est certain que le film de Kôji Shiraishi ne peut prétendre à la même qualité que les classiques du genre dont il s’inspire (les suites respectives des deux franchises s’étant déjà rapprochées d’un cinéma plus conventionnel de toute façon). Il signe toutefois un film d’horreur efficace, servi par une réalisation compétente (reprenant avec succès les différents éléments signature des deux séries) et juste assez d’humour pour garder une certaine légèreté sur l’ensemble, sans tomber dans les méandres nanardesques d’un Godzilla vs Space Godzilla ou d’un quelconque Lake Placid vs Anaconda. On peut regretter le manque d’interaction entre Sadako et Kayako (le duel tant attendu n’arrivant que très tardivement), mais les fanatiques du genre seront soulagés de ne pas voir la mémoire de leur fantôme préférée ternie, et espéreront sans doute revoir ce duo hanter nos écrans au plus vite.
–Julien Bouthillier

Mademoiselle – Park Chan-Wook
Le dernier film de Park Chan-wook commence en douceur. Comme un bonbon, Mademoiselle ne révèle pas tout de suite son véritable visage. Elle réserve des surprises. Divisé en trois parties, le récit chemine avec une lenteur assurée entre la vérité et le mensonge.
D’abord se joue le drame domestique. Des touches d’humour et un léger suspense pimentent le récit. Un escroc zieute la fortune d’une jeune bourgeoise, Mademoiselle Hideko, élevée et surprotégée par son oncle qui (surprise!) lorgne la fortune de sa nièce. L’escroc pose pour un comte auprès de la haute société. Afin de tromper la vigilance de Mademoiselle, il engage Sook-Hee, une faussaire issue d’une famille de faussaire. Celle-ci obtient la position privilégiée de femme de chambre de Mademoiselle Hideko.
Puis, Mademoiselle retourne ses gants. Le drame domestique se transforme en fable sadique (sans pour autant se départir de son humour mordant). Il y a une telle souplesse et une telle sensibilité, une telle beauté inhérente à chacune de ces images léchées dont les couleurs joliment agencées bercent l’œil et endorment méfiance, qu’on ne s’attend pas à ce qui vient, à la claque en pleine face. On s’en doute. Après tout, c’est le cinéaste d’Oldboy. On n’y pensait plus.
Park Chan-wook apprécie sans aucun doute le spectaculaire et le sensationnel. Dans les moments d’intimité, par exemple entre les deux jeunes femmes, la caméra s’immisce d’une manière progressive jusqu’à ce que tout (ou presque) nous soit révélé. Il y a en ces instants une question qui surgit : qui regarde? Est-ce le spectateur (forcément), le narrateur ou le cinéaste? Ce dernier s’amuse à brouiller les frontières. Il assume le rôle du voyeur et, par la bande, nous l’endossons.
Signée d’une main de maître, la réalisation précise et vivante déplie, replie et déplie à nouveau devant nos yeux médusés un habile récit de faux-semblants. Un scénario pour le moins retors explore un des thèmes récurrents de l’œuvre du cinéaste : le mensonge, qui permet d’échafauder des plans complexes et d’ourdir des complots. Chaque personnage cherche à tirer son épingle du jeu, n’hésite pas à abuser de la confiance de l’autre et, par la même occasion, de celle du spectateur, mené en bateau avec un ravissement coupable.
Après tout, le film raconte une histoire, le film tronque la vérité, le film ment. Le film a été créé à l’image des personnages. Armé de son scepticisme, le spectateur éprouve une certaine satisfaction à deviner les véritables motifs derrière les actions et les événements. Il en éprouve une plus grande encore à être déjoué, dupé, mené par le bout du nez. Ce qu’on attendait de Park Chan-wook, il nous le donne tout cuit dans le bec, mais le bonbon ne goûte pas la même chose que d’habitude. Là est la surprise.

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C’était la dernière partie de notre couverture du Festival du nouveau cinéma. Vous pouvez lire les trois parties précédentes ici, ici et ici. Le FNC sera de retour l’année prochaine.