Oublier l’essentiel. Critique de La valeur des choses de Jacques Poulin-Denis

Plus on est un observateur assidu des arts de la scène, plus il y a danger de s’embourber dans le…
1 Min Read 1 208

Plus on est un observateur assidu des arts de la scène, plus il y a danger de s’embourber dans le scepticisme et les préjugés avant même de s’installer dans une salle de spectacle. Car étant informé du style du créateur et de ses sujets de prédilection, il est difficile de ne pas se créer d’attentes ou d’idées préconçues. Sans dénigrer l’importance du sens critique qui s’aiguise selon le nombre de spectacles vus (ou vécus), la capacité de se laisser emporter par les sensations que procure une œuvre scénique est tout aussi cruciale, sans quoi on finit par s’ennuyer. Être constamment en mode «critique» nuit indéniablement à l’abandon total que l’on souhaite tous vivre. Comme dans toutes les sphères de la vie, l’idéal est de trouver le juste milieu en parvenant à être un spectateur équilibré. Bien sûr, les artistes ont comme mission et intérêt d’atteindre les spectateurs, même les plus exigeants. Les artistes ont une part de responsabilité dans le développement intérieur du spectateur. Avec sa toute nouvelle création intitulée La valeur des chosesprésentée cinq soirs seulement au Théâtre La Chapelle, l’artiste multidisciplinaire Jacques Poulin-Denis est parvenu à me dépouiller de mes préjugés initiaux («Ah, un autre spectacle moralisateur sur la surconsommation», me disais-je) et m’a frappée de surprise.  

Crédit photo: Dominique Skoltz
Crédit photo: Dominique Skoltz

Disons-le d’entrée de jeu, La valeur des choses est une œuvre engagée qui met en lumière le rapport coût/valeur des choses qui nous entourent, qu’elles soient inertes ou vivantes. Plus précisément, il s’agit de ce contraste hallucinant entre notre mémoire indéfectible quant au prix que coûtent les choses et notre terrible «Alzheimer» quant à la valeur réelle de celles-ci. Pour exploiter le sujet, Poulin-Denis est fidèle aux habitudes de ces artistes qui abolissent les frontières artistiques entre les médiums et misent davantage sur la sensation et la suggestion que sur la moralisation et sur la démonstration.

Il ne s’agit donc pas d’une œuvre qui nous bombarde de critiques sur la surconsommation ambiante, bien que celle-ci soit intimement liée au sujet exploité par Poulin-Denis. La scénographie, toute simple, représente bien la subtilité dont fait preuve le créateur. Du côté cour se trouve une panoplie de boîtes en carton empilées les unes sur les autres et formant une imposante montagne, une image qui renvoie d’emblée à cette surconsommation dans laquelle nous baignons tous. Le clin d’œil est strictement suffisant: suggérer plutôt que juger, comme je disais plus haut.

Crédit photo: Dominique Skol
Crédit photo: Dominique Skoltz

La valeur des choses est composé d’une succession de tableaux dans lesquels la danse, le théâtre et la musique s’entremêlent. La mise en scène s’articule autour de deux choix, la lenteur et la répétition. Deux caractéristiques qu’on retrouve de manière assez évidente dans les gestes des interprètes et qui ont pour effet d’étirer la durée des tableaux. Découle de ces prolongations une sorte de lassitude qui pèse, peut-être un pied-de-nez à cette vitesse excessive qui caractérise désormais la vie humaine. Le contexte de l’œuvre exacerbe la signification des gestes qui nous sont a priori banals, tel que boire un verre d’eau, par exemple. Après tout, dans le contexte de la vie quotidienne, est-il réellement possible d’être tout à fait conscient de la vraie valeur d’un verre d’eau? D’une brindille d’herbe, d’une serviette de table ou même d’un individu? D’une personne que l’on côtoie et que l’on chérit? Si la réponse s’avère négative, plusieurs questions s’interposent alors: jusqu’à quel point peut-on se permettre d’oublier? Quelle est cette limite? Existe-t-elle vraiment? Ne l’aurait-on pas déjà dépassée?

Crédit photo: Dominique Skoltz
Crédit photo: Dominique Skoltz

La compagnie Grand Poney signe une œuvre hybride qui surprend par la finesse de son propos qui va droit au cœur. Dans cette ère où l’on a tendance à prendre tout pour acquis, même notre propre vie, Jacques Poulin-Denis vise juste en nous rappelant notre inquiétante insouciance et nos tragiques oublis.

——
La valeur des choses était présenté du 21 au 25 janvier 2014 au Théâtre La Chapelle avec James Gnam, Francis d’octobre, Jonathan Morier et Jacques Poulin-Denis. M.E.S. Jacques Poulin-Denis.

Article par Elizabeth Adel. D’où vient cette passion brûlante pour les arts de la scène qui ne s’est jamais éteinte? Ayant grandie loin de toute forme d’art, Élizabeth n’en sait rien. Elle a cependant la certitude qu’elle pense trop et qu’elle aime la vie dans tout ce qu’elle a de compliqué. La piste est peut-être là. Pour toutes questions, commentaires ou plaintes au sujet des textes qu’elle publie ici, n’hésitez surtout pas à la contacter. Élizabeth adore converser et elle serait heureuse d’entendre vos opinions.

Artichaut magazine

— LE MAGAZINE DES ÉTUDIANT·E·S EN ART DE L'UQAM