Braquez une loupe sur un autobus de ville et vous capterez un microcosme. À la manière d’un fil d’actualité, certains disent qu’on peut tâter le pouls de la grande ville à même l’énergie collective de cette image réduite du monde. Chacun y entre et y prend place avec son bagage personnel. On y traine nos défaites et nos bons coups, on y laisse une partie de notre détresse et une parcelle de nos rêves. Drôle de lieu quand on y pense, à la fois intime et public, c’est un espace où les solitudes deviennent publiques et s’entrechoquent à toutes les heures du jour et de la nuit. Lieu de passage où le temps semble parfois suspendu, un genre de fourmilière à pensées. Au cours des deux dernières années, Marilyn Perreault (Britannicus Now, Roche, papier, couteaux, Les Apatrides) a tenu sa loupe braquée sur les autobus de ville comme sur un laboratoire humain. L’auteure, comédienne et co-fondatrice du Théâtre I.N.K., a parcouru les transports en commun d’ici et d’ailleurs afin de récolter une quantité impressionnante de matériel dramaturgique. Elle a recueilli autant de témoignages volontaires, par le biais d’entretiens, qu’involontaires, en tendant son oreille aux multiples bris de conversations échappées au bout d’un cellulaire, entre deux amoureux ou lors d’une rencontre inattendue entre vielles connaissances.

Durant le processus d’investigation des lieux, elle s’est aussi permise de rêver l’autobus de ville comme un espace de jeux, de fantasmes inassouvis et d’histoires d’amours fugaces. Qui n’est jamais tombé amoureux d’un bel inconnu lors d’un trajet en transport en commun? Et qui ne s’est jamais mordu les lèvres en laissant cet amour inavoué derrière lui une fois les portes closes? Ce qui l’a d’abord menée à réaliser une étude sociologique très libre l’amène donc aujourd’hui à sa première mise en scène. Ligne de bus sera présenté Aux Écuries à partir de demain. Si cette prochaine production du Théâtre I.N.K. (Robin et Marion, L’effet du temps sur Malèvina, La robe de Gulnara) est la première création qui ait piqué ma curiosité cette année, c’est bien parce qu’elle relève d’un processus de création d’envergure. Car s’ajoutent à cette exploration sociale, une recherche dramaturgique de longue haleine, une écriture de plateau collective et interdisciplinaire et tout un pan de médiation culturelle.
Mais Ligne de bus est, avant toute chose, une histoire, car le théâtre se doit de raconter quelque chose, me souligne Perreault. Un autobus a explosé au centre-ville. Les premières images qui nous parviennent des médias sont celles captées par une caméra de surveillance. On y voit le sac à dos d’un jeune homme, Jimmy, exploser. Un verdict tombe rapidement au sein de la population générale: un attentat à la bombe?
La catastrophe a donc déjà eu lieu. Ligne de bus est une tentative de reconstitution où l’on suit un processus d’enquête. S’entremêlent alors vérités, mensonges, anecdotes, faits, témoignages, histoires, fantasmes et rêves, comme les clés d’une investigation données au spectateur. En dehors des éléments factuels entourant une tragédie, il y a une tout autre réalité, cette fois virtuelle, qui se crée à travers les réseaux d’informations tentaculaires : voilà ce qu’expose Marilyn Perreault. Ligne de bus traite aussi de la réactivité instantanée des réseaux sociaux, de la désinformation et de l’effet boule de neige.
En juin dernier, une fois le prototype scénographique créé, Perreault a rassemblé autour d’elle plusieurs comédiens-acrobates et un vidéographe. Ainsi, autour de cette immense carcasse d’autobus, a débuté la deuxième partie du processus de création, une écriture de plateau collective et pluridisciplinaire. Si la plupart des productions du Théâtre I.N.K. ont été montées à partir d’un texte déjà écrit, dans ce cas-ci, le texte fût créé à même la scène avec toutes les possibilités, enjeux et limites qui la composent. Sangles, poteaux, barres latérales; chaque recoin de la structure scénographique a été exploré pour réaliser cette tragédie chorégraphiée.
L’interdisciplinarité et les sujets exploités dans Ligne de bus caressent un désir important pour notre metteure en scène: celui de rendre le théâtre accessible à tous. Attention! Ceci n’est pas une affirmation gratuite. Je m’explique. Pour Marilyn Perreault, un théâtre accessible à tous n’est pas un théâtre à consommer ou mis sur pied pour divertir, c’est plutôt un moyen de se rassembler autour de sujets qui nous sont communs: nous, citoyens. Une exposition regroupant les traces de sa recherche occupera le hall d’entrée des Écuries pendant tout le mois de février: photographies de passagers, propos recueillis, capsules vidéo réalisées à la suite d’entretiens avec des immigrants. Les entretiens réalisés par Perreault s’articulent autour de trois questions. Elle demandait tout d’abord de décrire la différence entre l’organisation des transports en commun d’ici et celle de leur pays d’origine. Ensuite, elle demandait qu’on lui en explique les différences, toujours en transport en commun, des expériences entre les hommes et les femmes. Finalement elle demandait à ce qu’on lui résume le jour de leur grand départ, décrivant ainsi le long passage entre leur pays natal et leur terre d’accueil.

Quand je lui ai demandé de me révéler l’un des fils rouges de sa pièce, la metteure en scène m’a répondu:
«On court toujours après quelque chose qu’on pense qu’on n’a pas».
À suivre.
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Ligne de bus, une création de Marilyn Perreault, sera présentée du 4 au 22 février 2014 Aux Écuries.
Article par Myriam Stéphanie Perraton-Lambert. Elle est de celles qui croient que le théâtre est un corps de résistance. Elle aime quand il nous met à l’épreuve et quand il dispose d’«explosifs insondables». Elle vous parlera trop souvent de Jon Fosse et de ses poètes scandinaves, mais c’est ce qui fait son charme.