Mélanie Demers et MAYDAY nous invitent à explorer l’Usine C jusque dans ses toilettes. Aidés de cinq artistes de tous les horizons, les danseurs procèdent à une joyeuse destruction de leurs deux derniers spectacles Junkyard/Paradis et Goodbye. À travers sept tableaux revisitant les thèmes, les préoccupations et/ou les chorégraphies de la compagnie, on retrouve toute l’ardeur et la pertinence de MAYDAY.
Lors de la première de MAYDAY remix, Mélanie Demers est venue elle-même expliquer le déroulement de la soirée avec humilité et enthousiasme. Elle nous conviait à une fête, à un massacre, à rien de moins qu’une désacralisation de l’œuvre d’art, de son œuvre d’art: « Tout ça pour moi en fait », a-t-elle résumé avec un sourire. Dans le hall de l’Usine C, Xavier Curnillon exposait une installation bien douillette de chez nous. Tous étaient invités à « se tirer une buche » le temps d’un reportage animalier dont il était aussi le réalisateur. Le public était ensuite invité à commencer le parcours par Le discours!, une satyre de l’univers créatif de MAYDAY créée par Les Fermières Obsédées. Trois femmes, du beurre d’arachide, des ballounes qui explosent. Passons.
http://vimeo.com/89543471
Pour le plus grand plaisir des fans, le cœur de la troupe a réinterprété des extraits de ses spectacles tout en ajoutant de nouveaux segments. Catherine Vidal proposait dans la grande salle sa propre version de Junkyard/Paradis. Lumières chorégraphiées, musique électronique, corps disloqués, énergiques, éperdus. C’est sur une scène fleurie qu’on a enterré vivante Angie Cheng avec l’humour toujours un peu noir de MAYDAY. On a pu assister avec plaisir à une cérémonie quasi religieuse de Nutella, matière qui avait déjà été utilisée massivement dans Junkyard/Paradis. S’ensuit cette orgie alimentaire qu’on n’oubliera jamais, cette performance exigeante à la limite du grotesque mais qui, bizarrement, me rassure quant à l’avenir de la danse contemporaine.

Entracte. Passage aux toilettes. Surprise/horreur. Deux autres collaborateurs nous attendent de pied ferme dans des univers monstrueux. Des dizaines de bébés en plastique sont cloués, attachés, pendus aux murs de la salle de bain des dames. Cachée derrière une colonne, Caroline Gravel sourit, halète, rit comme un personnage de Jack Nicholson. Dans celle des hommes, Francis Ducharme chante misérablement derrière une bâche en plastique. L’odeur de beurre d’arachide est étouffante, je sors. De retour dans le hall, maintenant animé de la musique électro-pop de DJ Poirier, deux interprètes couverts de Nutella parcourent la foule. Tel qu’annoncé dans le programme, on sert sur des plateaux un texte de Catherine Leroux, à la fois création graphique et littéraire. Mettre des mots sur MAYDAY, faut le faire. Pourtant, Catherine Leroux réussit à décrire dans un bref palimpseste une expression fidèle de ce qui embaume la salle les soirs de performance de MAYDAY. Qu’est-ce que ce qui? De l’espoir? De l’émerveillement? De la franchise peut-être. Ou non, de la lucidité. Un extrait:
Je te frappe parce
que tu es belle. Tu
m’enterres pour
me rassurer. Je te
baise parce que j’ai
mal. Vous mentez
parce que c’est plus clair.
Si Catherine Vidal a créé une nouvelle version de Junkyard/Paradis, Olivier Choinière présente Goodbye remix-Spectacle d’adieu. Il déconstruit bloc par bloc le dernier spectacle de la compagnie, jouant sur les attentes du spectateur comme lui seul sait le faire. Exit le damier de Goodbye, bonjour les chaises en bois et la cravate rouge de Jacques Denis-Poulin. Les danseurs ne dansent pas, ils veulent discuter avec le public, tenter d’avoir une réelle conversation. Le dispositif installé à la fin de Goodbye se fait ici parodie de lui-même. On en profite aussi pour aborder la question de la langue, MAYDAY présentant toujours des spectacles bilingues sans complexe. « Dans la vie, y a-t-il autre chose que l’amour, la mort et la mort de l’amour? » Silence. « On voudrait vraiment avoir votre opinion », lance Brianna Lombardo. Quelques réponses fusent, pertinentes au début puis de moins en moins. Mise en échec de l’interaction scène-salle dans une salle traditionnelle? On nous salue puis on nous invite à partir à la Peter Handke. Les danseurs ne veulent pas danser, non, vraiment, c’est finit.
…
Après négociation, les interprètes acceptent en majorité de présenter une explication de la chorégraphie: expliquer, plutôt que montrer. Tous à la fois, chaque danseur explique ses pas, ce à quoi il doit porter attention, quels sont les noms qu’il donne aux mouvements. On reprend ce motif à plusieurs reprises en ajoutant des clins d’œil à Mommy (la dernière pièce d’Olivier Choinière à laquelle a collaboré Mélanie Demers), soit des scènes de gore mimées sur la musique de la Mélodie du bonheur. L’humour des artistes est compatible.
Au moment d’applaudir la véritable fin du spectacle, je prie de toutes mes forces pour que MAYDAY remix ne soit pas réellement un spectacle d’adieux.
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MAYDAY remix était présenté à l’Usine C du 12 au 14 mars 2014. M.E.S. Mélanie Demers, Olivier Choinière, Les Fermières Obsédées, Catherine Gaudet, Caroline Gravel et Catherine Vidal.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.