Crudité de maux féminins vivaces. Chasse aux corneilles de Laurence Lola Veilleux

Intertextualité, féminité radicale et autofiction: s’il fallait résumer le premier recueil de la jeune poète Laurence Lola Veilleux, ce serait…
1 Min Read 0 248

Intertextualité, féminité radicale et autofiction: s’il fallait résumer le premier recueil de la jeune poète Laurence Lola Veilleux, ce serait les mots qui conviendraient. Épuré, violent, vif, Chasse aux corneilles, publié chez Poètes de brousse, est une oeuvre d’une grande maturité poétique qui dit beaucoup, et avec vivacité.

img1c1000-9782923338798

Chasse aux corneilles est divisé en sept parties, chacune portant le nom d’une femme, mythique le plus souvent. Sept femmes, donc, sept corneilles qui accusent l’importance de l’intertextualité dans ce recueil. Que ce soit Lilith, Mélusine ou Lorelei, la jeune poète renvoie à des figures féminines mythiques qu’elle réactualise et se réapproprie pour leur donner sens dans sa narration poétique. Ainsi, impossible de ne pas sentir ce ton féministe qui teinte partout les vers; Laurence Lola Veilleux fait siennes les voix féminines d’aïeules légendaires. Le destin parfois tragique et sombre de ces dernières permet d’explorer les maux d’un féminin universel: violences faites aux corps des femmes, idéaux imposés, sexisme et machisme ambiants, etc. En somme, ce sont les maux féminins d’un monde régi par les hommes. Le je présent dans l’oeuvre n’est donc jamais isolé, plutôt toujours multiple, il résonne d’échos féminins qui renforcent la portée de l’oeuvre et qui parlent de la condition féminine dans toute sa spécificité.

La subjectivité qui se construit à travers les pages du recueil déploie un imaginaire tout à fait québécois. Le terroir, avec ses champs et ses forêts — ces grands espaces qui nous habitent plus qu’on les habite — ses bêtes — corneilles et lièvres, parfois chassés par le trappeur (ou la poète?) — s’oppose à une ville qui n’est qu’effleurée, à peine découverte à travers ses ruelles. «Saint-Benjamin comme un spectre / dérivant au-dessus des mémoires» (p. 29) écrit Laurence Lola Veilleux.

La jeune poète rappelle aussi son héritage en poésie. Elle le fait d’abord en citant un passage du poème «La corneille» de Gaston Miron, d’où sont tirées les «corneilles» du titre, vraisemblablement. De même fait-elle une référence à Claude Gauvreau dans la section «Ragamuche», où apparaît le vers «je t’exploréais» (p. 55). Ces deux références à des figures marquantes de la poésie québécoise semblent indiquer un certain désir de filiation de la part de la jeune poète. La quête identitaire de Miron dans L’homme rapaillé n’est pas sans rappeler cette subjectivité féminine, à travers la poésie de Laurence Lola Veilleux, qui cherche à se dire par une voix polyphonique et radicale. La filiation ne semble pas aller plus loin, par contre. Cette corneille que Gaston Miron a mise au monde, celle «opaque et envoûtante/venue pour posséder [s]a saison et [s]a descendance» (p. 56), tente désormais de s’affirmer au-delà du poète originaire.

« il nous faut
vite mon amour
gruger l’eau sale du bain

ça sert à rien de conduire le cadavre
éventré sur de vieilles magies

tu arraches mes peaux mortes
alourdis la fréquence du mythe

ça sert à rien de conduire un cadavre
enfoui dans l’iris des bêtes
[…] » (p. 56)

La lecture du recueil de Laurence Lola Veilleux ne se fait pas sans violence. Les vers sont crus, courts et coupants. Épurés, aussi. Si elle cherche l’authenticité, elle l’atteint dans un style très sobre. Les corps féminins présentés sont meurtris, blessés — «qu’est-ce que je fais là avec ma peau / effilochée entre deux containers» (p. 34) — et mettent de l’avant la condition féminine telle qu’elle est, toute crue, sans fard, où le stéréotype est complètement évacué au profit d’une femme radicale, dans sa représentation la plus sincère. En outre, le corps est constamment rapproché de la nature omniprésente des espaces ruraux («mes mains de feuilles mortes» (p. 30), «dehors le ciel gargouille» (p. 34)). Cette association entre corporel et naturel semble mettre au jour ce qui a tout l’air d’une blessure, une marque, laissée par les grands espaces, les «champs esseulés» et «la vastitude des bois» de la Beauce et du territoire québécois.

Crédit photographique: Adeline Mantyk
Crédit photographique: Adeline Mantyk

Ce dernier point permet d’aborder la question de l’autofiction dans l’oeuvre de Laurence Lola Veilleux. En effet, Chasse aux corneilles révèle au moins deux aspects qui semblent être directement tirés de la vie de l’auteure. D’abord, le village natal de l’auteure, Saint-Benjamin, en Beauce, est mentionné à quelques reprises dans l’oeuvre. Aussi, la première des sept femmes présentées dans l’oeuvre est «Lola», ce qui rappelle bien entendu le nom de l’auteure. Au-delà de l’oeuvre elle-même, la jeune poète a confirmé (dans une entrevue accordée à la revue Les libraires) que les noms des femmes mythiques commençant par «L» étaient en quelque sorte ses alter ego. Elle se dit par ailleurs influencée par Nelly Arcan, référence par excellence lorsqu’il est question d’autofiction. Ainsi, il y a lieu de voir dans ce «je» répété à travers l’oeuvre une sorte de fil rouge qui rattacherait certains éléments au vécu personnel de Laurence Lola Veilleux. L’utilisation de références à des femmes mythiques apparaît dès lors comme une façon de se dire au-delà d’une identité fixe, unique. «Je» n’est plus seulement «je» en tant que Laurence Lola Veilleux, c’est «elles»; l’identité de la narratrice se trouve à fleurir dans le passé comme dans le présent, à même le corps et la chair des figures féminines que les poèmes exhument.

Avec Chasse aux corneilles, Laurence Lola Veilleux livre une poésie sincère, abrupte et dénuée d’artifices, où la féminité se vit dans une radicalité du corps et des mots. Aidée d’une froide lucidité, la jeune poète de Beauce nous convie vers la chaleur d’un vécu violent, qui cherche à saisir, malgré les cisaillements, tout le matériau qu’offre un vécu féminin radical. Grâce à des intertextes où se mêlent mythes féminins et imaginaire québécois, l’auteure arrive à se dire elle-même tout en s’inscrivant dans un héritage qui accroît la portée des vers. Malgré qu’elle «étouffe à connaître le bruit du monde» (p. 45), Laurence Lola Veilleux martèle son désir d’être. À fleur de peau, elle piste les maux d’une condition féminine universelle, ceux de l’esprit comme ceux du corps, elle les chasse jusqu’à la rive des mots, jusqu’aux précipices du je. Tout se résume à ce désir, cette volonté de saisir ce qui apparaît, de palper le vécu avec toute la volupté du geste radical, féminin: «Ouvre les yeux que je t’invente un nom» (p. 51).

——
Laurence Lola Veilleux, Chasse aux corneilles, Montréal, Éditions Poètes de brousse, 2014, 66 pages.

admin_backup