Écriture du vertige ou poésie de la dérive. Lecture de Nous, brouillons de vie de Dominic Perreault

Dominic Perreault est un poète émergent né à Greenfield Park sur la Rive-Sud de Montréal en 1979. Il a grandi…
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Dominic Perreault est un poète émergent né à Greenfield Park sur la Rive-Sud de Montréal en 1979. Il a grandi dans la ville de Sainte-Julie, mais demeure désormais à Québec. Nous, brouillons de vie est sa première publication.

«Les mots nous mentent pour mieux nous abandonner» (65)

Cette œuvre publiée aux éditions Poètes de brousse en 2014 est un recueil qui explore les thèmes de la vie et de la mort en y révélant leurs côtés violents et glauques. Les poèmes de Perreault sont «des mots à tenir hors de la portée des enfants» (53) puisqu’ils évoquent le suicide, l’incendie, les cimetières, les spectres, etc. À travers des thématiques sombres, le lecteur de cet ouvrage découvre également une grande métaphore cosmique où la gravité, la lune et les étoiles incarnent les différents états du sujet poétique et de son environnement: «Plus je m’enfonce, plus le ciel s’alourdit, s’effrite, de plus en plus soumis à la gravité» (35). Nous, brouillons de vie, dépeint une réalité d’absences et d’abandons; le sujet poétique écrit «à la mémoire de [s]on amie disparue» (29) et nous parle de «[s]on père […] devenu le membre fantôme de [sa] famille abandonnée» (22). Les poèmes de Dominic Perreault renvoient de nombreuses fois à la mémoire de son père décédé.

«J’observe une existence de silence à la mémoire des mots immanquables de la fin» (17)

Dès le début du recueil, on nous annonce qu’il s’agit d’une œuvre très intimiste. Notre lecture débute sur une note de l’auteur qui nous parle de sa démarche d’écriture en parlant de son cousin: «C’est à ce moment précis de détresse que ce cher éthylique de ma famille mesurait à mon insu la portée réelle de mes mots. Après lui avoir lu une page au téléphone, si je l’entendais s’allumer une cigarette et s’écraser, je savais que la cible était touchée» (11). Perreault associe d’ailleurs la dérive de son cousin à la chanson «Life on mars», du célèbre chanteur David Bowie, justifiant du coup le leitmotiv cosmogonique de l’œuvre. La dérive, la déroute, la détresse, sont des thèmes importants dans les poèmes de Perreault. Le suicide est évoqué maintes fois, ce qui rappelle le recueil Noeud coulant, publié par le poète Michael Trahan aux éditions Le Quartanier en 2013.

Perreault écrit: «tu hésites encore à l’idée de vivre» (25) en plus de référer souvent à la pendaison: «Qu’il se pende en s’attachant aux chats les plus solides» (24), «pendu au cadre de la porte de la chambre […]» (16). Le poète cite même les paroles d’une autre chanson de David Bowie, «Rock n’ roll suicide». «Mes poèmes, si j’ose écrire poèmes, se limitent à une centaine de cartons d’allumettes qui peuvent se consumer: un autodafé miniature» (53)

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La flamme, l’allumette et l’incendie sont également très présents dans l’œuvre. Ils évoquent la tabula rasa et le recommencement à partir des cendres, à la manière de la réécriture d’un brouillon. La thématique incendiaire dans l’œuvre de Perreault ne va pas sans rappeler encore une fois la publication de Trahan, qui pourrait être lue en parallèle. L’œuvre porte bien son titre puisque le brouillon est caractérisé par les ratures, la réécriture, le recommencement (la rature est d’ailleurs un élément typographique présent dans les textes). En ce sens, Nous, brouillons de vie évoque des vies parsemées d’erreurs, de recommencements et de zones grises comme les teintes qui esthétisent les couvertures du recueil et qui rappellent la couleur qui apparaît lorsqu’on efface un texte à la mine, ou encore la couleur de la cendre .

Enfin, on ne peut lire ce recueil sans remarquer le travail formel qui y est fait. Certains textes sont présentés avec une police d’écriture rappelant le texte dactylographié, ce qui évoque inévitablement le souvenir et la nostalgie. On remarque aussi l’emploi de différents niveaux de langage: familier, vulgaire, soutenu, ainsi que les vers en langue anglaise. Cette errance entre les différents langages et les diverses formes réitère le thème de la désorientation et du vertige gravitationnel. Nous, brouillons de vie explore à la fois les mots et l’univers avec une nostalgie saisissante qui allège les passages plus lourds de l’œuvre. En somme, l’écriture de Dominic Perreault promet d’autres publications tout aussi intéressantes.

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Nous, brouillons de vie, de Dominic Perreault, est paru en 2014 chez Poètes de brousse.

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