«Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!/ Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,/ Il ferait volontiers de la Terre un débris/ Et dans un bâillement avalerait le monde/ C’est l’Ennui! » En ces vers, Baudelaire le désignait, cet impitoyable ennemi qui tous nous assaille quand vient le temps de se retrouver seul avec soi-même. À l’usure, quatre murs, un plafond et un plancher, peu importe leur couleur, suffisent à étouffer le plus grand des génies. Le silence se fait oppressant, l’absence de l’autre siphonne le peu de sens qu’il reste à nos vies. Mais à cette accablante solitude subsiste toujours la dernière arme de l’Homme : son imagination. Et ça, le moins que l’on puisse dire, c’est que Léo n’en manque pas. Au piège tendu par le temps, il oppose la créativité. Seul dans une pièce sans issue, plutôt que d’attendre en soupirant, Léo va jusqu’à nous faire envier sa situation à force d’inventivité. Pourtant, la seule chose qui soit en sa possession est une valise, banale comme tout. Nous avons un peu plus d’une heure à passer en sa compagnie, dans cet intime huis clos. Chaque seconde en est pourtant un pur délice.
Alliant des notions de mime, de cirque, de clown et de danse, Léo fait le pari risqué du spectacle d’un seul homme. Porté par l’interprète allemand Tobias Wegner, dirigé par Daniel Brière, ce spectacle est une innovation qui vient de faire le tour du globe pour finalement revenir au bercail. La production du Circle of Eleven connaît un parcours globe-trotteur où les lieux de représentation se succèdent en une mélodie aux accents exotiques : Iran, Nouvelle-Zélande, Zimbabwe, Pologne, Australie, Chine et j’en passe. Un peu à la traîne, je découvre cette œuvre de haut calibre à l’occasion de son retour à Montréal, à l’Espace Libre. Ne tarissons pas d’éloges et reconnaissons, comme tous ces confrères internationaux, que cette pièce est tout à fait exceptionnelle.
Rodée au quart de tour (ils ont eu le temps, après quelques 140 représentations), Léo est un voyage onirique au cœur d’un esprit génial. Confronté à cette attente dont je parlais plus haut, Léo se découvre un ami de taille pour l’accompagner; la gravité anormale d’un mur. D’abord effrayé, il aura tôt fait de l’apprivoiser pour adoucir les minutes qui s’écoulent. Si vous n’êtes pas une cause perdue, vous aurez le sourire aux lèvres tout au long du spectacle et à en avoir mal aux joues. Il ne serait pas étonnant non plus que vous ressortiez en louchant quelque peu, puisque simultanément, vos deux yeux seront sollicités, d’un côté comme de l’autre de la scène. D’un côté, ce grand écran qui nous montre Léo sous une réalité, parfois agrémentée d’éléments multimédias. De l’autre, ce même Léo qui nous est montré, en chair et en os, dans une autre réalité. Laquelle de ces réalités est l’authentique? Cela importe finalement peu. L’espace devient dérisoire, la gravité aussi, jusqu’à ce que vous en perdiez le Nord d’éblouissement.
Il faut dire que la maîtrise du corps et du mouvement que possède Tobias Wegner est exemplaire. Chaque geste est d’une précision maniaque, chaque chorégraphie parfaitement exécutée. En le voyant tirer quelques notes d’un saxophone, dessiner et danser, on en vient à se demander s’il y a une seule chose que cet artiste ne peut pas faire. Avoir, comme moi, découvert Léo en retard n’est pas une tare. Ce qui le serait, par contre, ce serait de rater sa chance à jamais. Je dis ça comme ça, mais c’est vous qui voyez.
Léo de Tobias Wegner
Léo de Tobias Wegner du 30 octobre au 24 novembre, Espace Libre. M.E.S. de Daniel Brière.