Pour sa 35e édition, le Festival International du Film sur l’Art proposait une programmation variée où la danse, l’architecture, la peinture, la photographie, la littérature, la musique et l’histoire étaient à l’honneur. Devant une telle diversité au niveau de la programmation – plus de cent films étaient présentés –, il est impossible de tout aborder. J’ai donc adopté une ligne directrice et me suis concentrée sur les films qui mettaient en scène des femmes. Ce choix a été dicté par mon intérêt personnel pour le féminisme, mais surtout par une volonté de mettre de l’avant leur travail qui, trop souvent, est invisibilisé. Ce choix a été rendu possible par la grande représentation des femmes dans la programmation du FIFA.
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« L’art n’est rien sans ses histoires. »
De tout temps, les femmes ont été artistes. Le problème que pointaient les deux documentaires de Manuelle Blanc, Artistes femmes, à la force du pinceau (2015) et Objectif femmes (2015), est que l’histoire de l’art a trop souvent ignoré leur travail. De forme classique, ces deux documentaires traçaient le portrait d’une disparition historique en faisant une grande place aux archives visuelles. Dans Objectif femmes, les entrevues de conservatrices de musée, d’historiennes de l’art et de photographes s’entrecroisaient pour refaire l’histoire de la photographie, des pionnières aux contemporaines. Ce documentaire donnait une visibilité aux œuvres photographiques des femmes tout en soulignant que seules celles qui ont été tirées de l’oubli peuvent aujourd’hui être présentées. En effet, il y a un manque criant de recherches et de travail critique autour des œuvres photographiques réalisées par des femmes. Loin d’être le seul exemple d’une disparition historique, on peut penser à Claude Cahun (1894-1954), photographe et écrivaine, dont les autoportraits explorent un troisième genre, un genre neutre à la frontière de l’homosexualité, de la bisexualité et de l’androgynie, et qui a été redécouverte dans les années 1990 seulement. Le même constat était énoncé dans Artistes, femmes à la force du pinceau, à savoir que l’histoire de l’art a traditionnellement été faite par des hommes qui discutaient du travail d’autres hommes et que, dans la constitution d’un canon artistique, les femmes sont passées entre les mailles. À son tour, ce documentaire défaisait l’argument trop souvent utilisé, à savoir que si les femmes sont absentes de l’histoire de l’art, c’est parce qu’elles n’avaient simplement pas de pratique artistique. Les expertes interviewées par Manuelle Blanc prouvaient le contraire en présentant des peintres influentes, reconnues par leur pair, mais dont le travail est pourtant absent de l’histoire officielle de l’art.
La série de Claudia Müller, Femmes artistes, cherchait également à combler les béances de l’histoire de l’art. Quatre artistes contemporaines reconnues mondialement, Annette Messager, Jenny Holzer, Katharina Grosse et Kiki Smith, étaient invitées à présenter le travail d’artistes qui les inspirent. Ainsi, la série explorait la question de la filiation artistique et l’importance d’avoir des modèles à partir desquels développer sa propre pratique. Créant un musée où les femmes sont à l’honneur, la série Femmes artistes cherchait à rompre avec le discours qui minimise l’importance du travail des femmes. Sous le même format, les quatre courts épisodes de la série proposaient une immersion dynamique dans les œuvres de ces artistes.

Mettant en lumière l’importance de revisiter l’histoire de l’art, de retourner en arrière pour trouver les traces de celles qui ont été oubliées, les deux documentaires de Manuelle Blanc et la série de Claudia Müller portaient à se demander si la désignation « femmes artistes » cloisonne, sans le vouloir, cette production artistique à demeurer à part dans l’histoire. Il y aurait, d’un côté, l’art et, de l’autre, l’art des femmes. Cela se reflète dans la configuration des cours universitaires où on a, par exemple, des cours obligatoires de littérature étrangère, où sont lus à grande majorité des œuvres écrites par des hommes, et des cours optionnels sur la littérature des femmes. S’il faut qu’une réflexion s’enclenche dans les musées et dans les universités pour que la recherche et la mise en valeur de ces œuvres soient effectuées, ces films soulignaient qu’il importe de commencer à parler des femmes artistes et des femmes photographes en tant qu’artistes et photographes, au même titre que les autres. Bien que très scolaires dans leur forme, ces documentaires offraient une contre-histoire intéressante et nécessaire.
Danser l’espoir et l’espoir de danser
Dans le documentaire Danser l’espoir : portrait de Germaine Acogny (2016), Martin Morissette et Vali Fugulin présentent l’École des Sables, nommée ainsi parce qu’à sa fondation, les interprètes dansaient dans une cour, directement sur le sable. Cette école de danse contemporaine, située au Sénégal, a été fondée en 1998 par Germaine Acogny. Il s’agit d’un centre international de formation et de création en danses traditionnelles et contemporaines d’Afrique. Cette maison de la danse est à la fois une école d’enseignement théorique et pratique, un laboratoire de recherches et un lieu de rencontres et d’échanges. Dans ce documentaire, on découvre le magnifique studio extérieur de l’École des Sables, où convergent les professionnels de la danse pour un stage, une formation ou une résidence. Outre son propos, il convient de mentionner les extraits de danse qui permettent de prendre le pouls de l’énergie et du bonheur qui règnent à l’École des Sables, de même que la musique traditionnelle qui rythme le documentaire. Danser l’espoir offre une autre image de l’Afrique qui n’est pas celle de la misère normalement véhiculée en Occident.
L’espoir de danser était au centre des films Broken (2016) de Lynne Spencer et Varicella (2015) de Victor Kossakovsky. Le documentaire Broken donnait accès à une perspective rarement abordée sur la danse contemporaine, à savoir l’absence de reconnaissance des douleurs physiques. Danseuse étoile pour les BC Ballet, Simone Orlando s’est blessée à la hanche durant les répétitions de l’adaptation d’Un tramway nommé désir. Malgré sa difficulté à marcher, elle tente de continuer les pratiques, mais doit se rendre à l’évidence lorsque son médecin lui annonce la nécessité d’une opération. Quatre mois après son opération, Orlando retourne danser. Dans le monde de la danse, où si peu de personnes accèdent à la position de soliste pour un grand ballet, la pression professionnelle pousse les interprètes à cacher leur blessure par peur d’être remplacés, dans l’application d’un système quasi darwinien où il s’agit d’avoir le corps le plus infaillible pour accéder au sommet. C’est ainsi qu’Orlando continue à danser alors même qu’elle est dans une douleur extrême, consommant des anti-inflammatoires au quotidien, peinant à marcher lorsqu’elle n’est pas sur scène, mais parvenant tout de même à performer sur scène, sans que personne ne soit au courant de l’ampleur de sa souffrance. Ce n’est que lorsque les radiographies sortent, montrant noir sur blanc que les os de sa hanche frottent directement l’un sur l’autre, que ses collègues prennent conscience de la gravité de sa blessure. Sa hanche est dans l’état de celle d’une personne de 80 ans et son remplacement complet est nécessaire. Explorant le manque de communication et de reconnaissance de la douleur dans le monde de la danse, le documentaire trace également le portrait de la force mentale d’une femme qui espère pouvoir continuer à danser, peu importe le prix à payer physiquement. Présentant des archives inédites des répétitions de la compagnie BC, dont la qualité est inégale, le premier documentaire de Lynne Spencer est de facture classique et manque quelque peu de dynamisme. Les entrevues se recoupent et le film aurait gagné à être plus court. Simone Orlando est aujourd’hui la directrice artistique des ballets Kelowna, mais ne pourra jamais plus performer sur scène.

C’est un monde similaire qui est dépeint dans le court métrage Varicella, un monde où le corps est l’outil principal, mais ses douleurs sont paradoxalement niées. Deux jeunes sœurs, âgées de 12 ans et de 7 ans, ont l’espoir de danser professionnellement un jour. À l’Académie de ballet, leurs corps sont poussés à la perfection. Dans une scène, la professeure de la plus vieille des sœurs pousse la jambe de l’enfant plus haut, mais celle-ci retombe. S’ensuit une manipulation violente du corps de la jeune fille par son enseignante, la hanche plus bas, le pied plus pointé, la jambe plus haute, le dos plus droit, et un sourire s’il te plait. Filmé magnifiquement, avec des cadrages qui répliquent la pureté des lignes des corps et des couleurs saturés de blanc, le court métrage de Kossakovsky fait une incursion dans un monde exigeant et rigoureux, parvenant à montrer avec sobriété les ambitions et les peines des deux jeunes sœurs.
Des films à voir…
Bien que n’ayant pas eu la chance de voir tous les films correspondant à la ligne directrice que je m’étais fixée, je tiens à mentionner deux films que je n’ai pas eu la chance de voir, mais qui me semblent particulièrement intéressants. D’abord, en cette année du 375e anniversaire de Montréal, le documentaire Phyllis Lambert (2015), portant sur l’architecte éponyme, est des plus pertinents. Fondatrice du Centre canadien d’architecture en 1989, Lambert milite également pour la sauvegarde des lieux historiques de Montréal, qu’on pense à son travail pour préserver le Vieux-Montréal et le parc Milton. Sans son apport, Montréal aurait un tout autre visage. Le film de Manuel Foglia permet de (re)découvrir l’importance de Phyllis Lambert à la veille de ses 90 ans. À propos de la littérature, le film Belle de nuit (2016) fait découvrir la vie romanesque de Grisélidis Réal, la « catin révolutionnaire » des années 1970. La voix et la pensée de l’écrivaine étaient mises de l’avant dans le documentaire de Marie-Ève de Grave. À partir d’archives textuelles, photographiques et artistiques, le film reconstitue le parcours haut en couleur de celle qui a trafiqué de la marijuana et fait de la prison, mais qui a également développé un discours politique sur le travail du sexe et intellectuel sur sa pratique littéraire.
La 35e édition du Festival International du Film sur l’Art avait lieu du 23 mars au 2 avril.
Article par Soline Asselin.