C’est dans la petite salle de l’Espace libre que les deux artistes multimédias torontois, Evan Webber et Frank Cox-O’Connell de EW & FCO, convient le public à un dialogue intime sur le sens de la guerre. Entre présence et absence, entre temps passé et présent, le soldat et l’artiste racontent, à travers la leur, l’histoire perdue de la Petite Iliade d’Homère.

Le récit de la Petite Iliade est utilisé depuis un moment par les forces armées américaines pour contrer l’isolement des soldats vivant le stress post-traumatique au retour de l’Afghanistan. Ce récit épique est alors le moyen de les convaincre que ce pour quoi ils sont allés à la guerre en valait la peine, de retrouver un certain sens à leurs gestes. Pour Little Iliad, le duo EW & FCO met en scène une discussion Skype entre deux amis: un homme qui s’apprête à être déployé et un artiste qui cherche à comprendre ses raisons et, peut-être, le retenir. À travers ces retrouvailles à distance entre Evan et Thom, les amis d’enfance invoqueront la dramaturgie d’Homère, ses résonnances contemporaines et en interprèteront certains passages.
Le public, muni de casques d’écoute, ressent une proximité, un être-là typique du ton de la conversation. Les doutes et les convictions de ces deux jeunes hommes glissent au creux de l’oreille du spectateur. Évitant le mythe du soldat et son discours habituel, le personnage de l’ami, Thom, s’apprête à préparer un dernier barbecue familial avant son départ pour ce «gardiennage d’hommes armés». Frontalement, sans surcharge dramatique, Evan questionne et critique son ami qui lui réplique alors qu’il va se battre pour qu’il conserve justement son droit de le critiquer. Par un ton dur mais sans jugement que seule peut avoir une relation amicale, on s’en tient à un niveau très personnel, garant d’une certaine vérité. L’argumentaire pourrait effectivement tomber dans ces grands discours très anglo-saxons sur la liberté, mais on s’en tient dangereusement à la limite.
En tournée depuis cinq ans déjà, la scénographie est légère et transportable. Sur une longue table affublée de papier kraft où il y a croquis, résidus de sculptures, ordinateur et projecteur, la technologie côtoie les figures antiques invoquées par la parole. Sur cette table de travail qui témoigne d’une incomplétude et d’une ouverture de la réflexion, les figurines accueillent la projection de Thom et brisent ainsi la loi de l’écran. Elles donnent vie, en trois dimensions, au soldat absent. Ce dialogue d’Evan avec la projection est superbement exécuté – comme on en voit peu.

En conjuguant littérature mythique et récits biographiques, les créateurs construisent un dialogue où les traces du travail théâtral parsèment le geste de raconter. Non sans humour, on voyage habilement, en alternance, entre récit mythique et temps de la salle. Cette posture autopoïétique s’avère d’une honnêteté totale. Effectivement, la proposition se termine par une déconstruction de l’image et un déploiement des temporalités. L’interprète en chair et en os explique à son ami l’utilisation qu’il fera de cette discussion Skype, décortiquant ainsi cette superposition qui nous apparait aujourd’hui devant les yeux. On s’adresse à cet ami d’un temps passé, par une adresse au présent à un comédien qui le remplacera à travers une projection. Ce temps non chronologique agit par des présences qui nous parviennent au-delà de leur mort. Personnages antiques, figurines-écrans, projections ou encore ombres sur les murs de la salle, Little Iliad nous offre une multiplicité de présences absentes.
Dans un rapprochement entre la figure du soldat et celle de l’artiste, entre les guerres contemporaines et antiques qui entretiennent cet ennemi lointain fabulé, on arrive à raconter l’être humain. À l’image du gamin Phyrrus qui arrive dans le récit d’Homère à réconcilier les deux guerriers, Philoctète et Ulysse, les créateurs font suivre la représentation d’une systématique discussion avec le public. L’espace de la parole et la réflexion se pose donc à l’avant-scène avec un questionnement ouvert sur le thème de la guerre. Premier volet d’une série, Little Iliad est suivie d’Ajax, où cette fois-ci, l’audience portera des masques et incarnera le choeur grec dans ce théâtre multimédia d’ombres et de marionnettes. Ça promet encore une fois d’être simple et évocateur. À surveiller.
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Little Iliad, une création de EW & FCO, est présentée jusqu’au 14 mars à l’Espace Libre.
Article par Josianne Dulong Savignac. Issue d’Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Josianne rêve d’un sandwich théorie-pratique-mayonnaise. Elle s’intéresse plus particulièrement au théâtre documentaire, à l’art visuel contemporain et au cinéma. Parlez-lui un peu et elle vous fera d’autres analogies douteuses.