La réunion de famille s’inscrit comme motif récurant du théâtre québécois. Il a été traité de nombreuses façons, entre autres pour mettre en valeur l’atomisation de la famille, la perte d’identité et pour faire la critique de l’âgisme. Par sa dernière création, Ennemi public, Olivier Choinière nous propose une autre de ces réunions familiales. L’originalité vient de ce qu’ici, on cherche des têtes de Turcs. Qui sont les coupables, qui blâmer des maux/mots qui nous rongent?

Trois générations occupent la scène dans ce spectacle à l’esthétique hyperréaliste: la grand-mère, ses trois enfants et ses deux petits-enfants se partagent la salle à manger, le salon et le balcon. Plus tard, la conjointe d’un des fils se joindra au groupe. La superbe scénographie de Jean Bard est composée d’un plateau tournant regroupant ces trois espaces. Le passage d’un espace à l’autre occasionne à quelques reprises la reproduction de la scène précédente sous un autre point de vue.
Le spectacle pourrait être divisé grossièrement en deux parties, dont la première relate un premier souper et la seconde, un autre souper, l’année suivante. La première partie se construit sur des dialogues croisés, sur un procédé de polyphonie et une construction rythmique très rigoureuse. Deux actions se déroulent en même temps: nous avons d’un côté la discussion des adultes et de l’autre, les enfants qui tentent de tuer le temps devant la télévision et sur le balcon. La seconde partie, pour sa part, repose plus sur le déploiement d’une action unique.
Les sept interprètes, Frédéric Blanchette, Muriel Dutil, Amélie Grenier, Alexane Jamieson, Brigitte Lafleur, Steve Laplante et Alexis Plante sont impeccables. Ils sont tous d’une grande rigueur dans leur travail rythmique et gestuel et l’incarnation qu’ils font des personnages est riche et nuancée. Ces personnages sont d’ailleurs tous complexes et en dehors des schèmes binaires du manichéisme. Pas de bons ni de méchants ici, seulement des humains qui cherchent des coupables. Ces coupables peuvent aussi bien être des figures appartenant dorénavant au domaine médiatique (Luka Rocco Magnota ou Guy Turcotte) que frères, sœurs et enfants. C’est d’ailleurs ce qui se passera au cours de la pièce. Les coupables, ces ennemis publics, seront au départ des figures connues, aisément condamnables, puis les frères et sœurs se blâmeront eux-mêmes. Viendra ensuite le tour des enfants.
Si, dans le discours de Choinière entourant sa pièce, il est souvent fait mention d’un travail musical et rythmique, c’est avec raison. Toute la pièce travaille aussi bien par des solos que des duos et des quatuors, ainsi que sur la polyphonie et la polyrythmie. Lorsque sur l’une des scènes l’action est très animée et rapide, sur une autre il y a une action plus lente. Lorsque d’un côté il y a des dialogues très vifs, de l’autre, le silence qui emplit l’espace est entrecoupé de courtes phrases.
Le travail sonore d’Éric Forget supporte bien la proposition, ne surlignant pas à grands traits ce qui est dit sur scène, mais le soulignant finement et avec justesse. Il n’opère donc pas de redite et travaille beaucoup sur les bruits animaliers, enrichissant le discours sur la nature de l’homme sous-tendue par le texte. L’homme est un loup pour l’homme, il n’est pas cet homme bon dont parlait Rousseau.
À mon sens, la création de Choinière agit comme un dispositif1. Tout au long de la pièce, on voit, d’une part, les parents et leur mère discuter, débattre, blâmer et, d’autre part, les enfants qui les regardent et les écoutent. Tous les débats et toutes les accusations se déroulent sous les yeux des enfants. Par ailleurs, puisque très longtemps au moins deux dialogues ont cours en simultané, le spectateur voit son attention divisée et doit faire le choix (faux, me semble-t-il) d’écouter une conversation ou une autre. Notre attention en vient toujours à être attirée par un détail de la conversation, un mot, une phrase, un nom. La construction rythmique des dialogues dirige parfois notre attention sur un élément précis, de la même façon que les changements de décor nous forcent à adopter un autre point de vue.
Il s’agit alors de révéler l’autorité et les jeux de pouvoir qui ont cours dans le dialogue. Chacun tente d’avoir raison et d’être en position de supériorité par rapport aux autres. Cela n’est jamais explicité, mais la structure de la parole et le travail de mise en place le montrent bien. Le regard des enfants assimile ces idées et ce qui se comprend alors, c’est que l’on transmet la haine en héritage, que l’on reproduit les processus rhétoriques et idéologiques que l’on réprimande. Les schèmes que l’on abhorre et condamne sont, ironiquement, ceux-là mêmes qui constituent nos raisonnements. La réflexion de la pièce reste extraite de toute binarité. Si les personnages se perdent dans des discours manichéens, s’ils deviennent les figures qu’ils blâment, s’ils deviennent les ennemis publics qu’ils cherchent à abattre, la pièce, elle, se retire de cette logique, pour la montrer sans la juger.
La perspective est juste, raisonnable et intelligente. Elle fait preuve d’une maturité qui est la bienvenue dans un contexte où l’apathie politique et le cynisme dominent les discours sociaux et politiques, où le climat s’inscrit de plus en plus dans une logique de la peur catalysant la montée des extrémismes de tous genres. Je ne saurais que recommander cette œuvre positivement pernicieuse, agressive et jubilatoire.
1. «J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants.» Agamben, G. (2007). Qu’est-ce qu’un dispositif?. Paris : Payot & Rivages.
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Ennemi public, dernière création d’Olivier Choinière, est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 21 mars.
Article par William Durbau. Étudiant à la maîtrise en théâtre, il s’intéresse principalement à l’image (plus particulièrement à l’iconologie), à l’écriture du monstre et à sa mise en scène. Il s’intéresse également à la danse et à la performance. Il lit W.J.T. Mitchell, Paul Ardenne, Giorgio Agamben, et plusieurs autres.