Tous deux nominés aux Oscars 2015, les films Boyhood et Gone Girl proposent deux variantes de la famille américaine aux antipodes l’une de l’autre.
Boyhood: vieillir dans le quotidien américain
Très peu de projets cinématographiques auront eu autant d’ambition que le dernier projet de Robert Linklater. Réaliser un film sur douze ans en conservant les mêmes acteurs tout le long du processus, et ainsi mettre en scène l’histoire d’un jeune garçon qui vieillit «véritablement» et entre dans l’âge adulte: tel est son exploit. Si l’on en croit les six nominations aux Oscars de Boyhood (notamment pour les catégories de Meilleur film, Réalisation et Scénarisation), nous sommes devant un important chef-d’oeuvre du cinéma. Faut-il pour autant tomber en pâmoison devant ce film?

D’abord âgé de six ans, Mason (Ellar Coltrane) nous est présenté à divers moments de son enfance jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. Ses parents (Patricia Arquette et Ethan Hawke), séparés et formant chacun de leur côté des familles nucléaires, confrontent le jeune garçon à divers conflits qui ponctuent le récit: les multiples déménagements, le beau-père colérique et alcoolique, les fins de semaines passées avec papa et les premières expériences de l’adolescence. Outre ces événements de la vie quotidienne de Mason et sa famille, Boyhood raconte peu de choses. Ainsi, le scénario est très loin des conventions narratives qui veulent que le personnage principal mène une quête et que celle-ci soit rythmée de péripéties. Ici, rien de tel, sinon quelques épisodes anecdotiques de la vie contemporaine d’un jeune américain qui va à la rencontre de la vie à mesure qu’il vieillit.
À certains égards, Boyhood semble parfois adopter une approche documentaire. Un projet de film qui s’étale sur une aussi longue durée ne peut que documenter, en quelque sorte, le passage du temps. Et le scénario est construit autour de cette idée: par l’évolution de la culture, du contexte sociopolitique, et de la technologie, Boyhood marque le passage du temps à même sa trame narrative par des repères emblématiques de la culture américaine. Les élections présidentielles d’Obama, la sortie du sixième opus de la série d’Harry Potter, et la trame sonore sont tous des éléments qui inscrivent les différents instants du film dans notre XXIe siècle.
À travers une esthétique très classique aux images soignées et aériennes, où le montage très subtil nous fait oublier les ellipses temporelles, Richard Linklater offre avant tout un pan de réalité américaine, autant familiale que culturelle, d’une sincérité frappante. Pourtant, devant cette simple histoire, aux accents de documentaires, de Mason qui vieillit et fait face à la vie, y a-t-il quelque matière qui marque vraiment, qui innove d’une quelconque façon? L’authenticité temporelle suffit-elle au mérite qu’on accorde à ce film? Rien ne semble justifier la forte présence de ce film aux Oscars cette année; Boyhood est un projet d’envergure, bien entendu, mais il n’offre aucune matière narrative très solide, et bien que touchant par moments, l’empreinte laissée par ce film chez le spectateur n’est que très faible et s’estompe rapidement. L’ambition du film était bien digne des plus grands honneurs, mais le résultat final n’est pas à la hauteur des attentes formulées.

Gone Girl: la famille des surfaces
Si Boyhood présente une famille américaine, fonctionnelle bien que reconstituée, dans un quotidien relativement banal, Gone Girl propose tout l’inverse. Après The Girl with the Dragon Tattoo et la réalisation de deux épisodes de la série House of Cards, David Fincher est de retour avec un thriller d’une grande finesse où drame conjugal, enquête policière et critique sociale créent un fascinant amalgame.
Comme plusieurs des films de Fincher, ce dernier projet est une adaptation cinématographique d’un roman, celui de Gillian Flynn, publié en 2012 chez Crown Publishing Group. Engagée comme scénariste assez tôt dans le projet, c’est elle-même qui a adapté son oeuvre pour le cinéma.
Nick (Ben Affleck) et Amy Dunne (Rosamund Pike) forment un couple à l’allure parfaite. Le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, Nick constate la disparition d’Amy. S’ensuit une enquête policière où il est le seul suspect, ainsi qu’une grande couverture médiatique, qui se veut très satirique par son sensationnalisme, mais dans laquelle Nick demeure très muet. Une heure durant, nous assistons aux péripéties suivant la disparition d’Amy du point de vue de son mari. Bien vite, il est clair que l’apparente perfection du couple n’est qu’illusion, surface et construction. Lorsque la perspective change et que nous retrouvons Amy, nous découvrons une antihéros manipulatrice capable d’une grande violence.
Les deux acteurs offrent un jeu qui est profondément au diapason avec le sujet, il me semble, principal de ce film: l’impénétrable surface des êtres, pour reprendre les mots de Bruno Dequen. Le film présente des personnages qui sont en constate création de leur image, de leur ethos pourrait-on dire, rendant impossible toute véritable connaissance de l’autre. Nick et Amy restent l’un pour l’autre des mystères, des surfaces, qu’ils tentent de pénétrer sans jamais y parvenir. Ce faisant, ils se blessent contre le mur de leurs images; l’amour en perd tout son sens, et le couple, sa valeur.
Rosamund Pike livre une performance merveilleuse par sa subtilité et son intensité, et qui permet au personnage d’Amy de se déployer et de s’ouvrir en complexité au fil des scènes. C’est d’ailleurs grâce à son jeu que le film a pu se retrouver aux Oscars; elle y est nominée dans la catégorie de Meilleure actrice dans un rôle principal.
Il faut aussi mentionner la qualité remarquable de la bande sonore du film. Composée par Trent Reznor et Atticus Ross, à qui l’on doit la musique de The Social Network et The Girl with the Dragon Tattoo, elle vient appuyer l’intensité dramatique du thriller de Fincher. Bien que plus réservée et ambiante que pour ces deux derniers films, la musique de Reznor et Ross parvient à composer l’ambiance exacte qu’il fallait à ce film, où le silence n’en est jamais vraiment un et où le doute et l’angoisse face à l’impénétrable altérité trouve une belle et juste expression.
Mêlant une satire des médias sensationnalistes, où le faux «spectaculaire» règne sur l’authentique «ordinaire», à une enquête policière très prenante, signé d’un David Fincher au sommet de son art, Gone Girl est un film qui ébranle par la représentation des rapports sociaux qu’il propose. Somme toute, ce film laisse face à un doute vertigineux: puis-je vraiment connaître l’autre? Et l’autre, peut-il vraiment atteindre l’authentique «moi»?