La transmission d’une mémoire. The Tashme Project: The Living Archives

Basé sur une série d’entrevues menées par les créateurs Julie Tamiko Manning et Matt Miwa auprès de Canadiens d’origine japonaise…
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Basé sur une série d’entrevues menées par les créateurs Julie Tamiko Manning et Matt Miwa auprès de Canadiens d’origine japonaise de deuxième génération, The Tashme Project, au M.A.I. du 7 au 17 mai 2015, tente de reconstruire le récit de leur passage au camp de détention Tashme lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Famille de Julie Tamiko Manning. Archives privées de la famille Takedo
Famille de Julie Tamiko Manning. Archives privées de la famille Takedo

Décembre 1940 marque le début de la méfiance du gouvernement et de la population en général face aux populations japonaises immigrées au Canada. Au lendemain des attaques de Pearl Harbor de 1941, le premier ministre King ordonne la fermeture des écoles et journaux, la confiscation des entreprises et la déportation des populations japonaises. Une fois ciblés, les femmes et enfants avaient deux jours pour quitter leur maison, alors que les hommes en âge de travailler étaient employés à la construction de la route traversant les Rocheuses, séparant ainsi les familles. Les propriétés étaient vendues à bas prix sans le consentement de ses habitants, les laissant ainsi sans possession autres qu’une valise par personne, parfois moins. Ces évènements ont été vécus par près de 22 000 citoyens de l’époque. Sur la côte ouest, le camp Tashme, entourés par les immenses montagnes de la Colombie-Britannique, était la destination de plusieurs de ces femmes, enfants et vieillards déracinés. Aujourd’hui, tout ce qui reste de ce camp de détention est une grande grange qui faisait alors office d’église chrétienne. Sur ces lieux qui ont autrefois accueillis quelques milliers de canadiens d’origine japonaise en temps de guerre, on n’y voit aucun insigne à la mémoire de ses anciens habitants. Ce site accueille maintenant des vacanciers en VR.

The Tashme Project: The Living Archives- Trailer from Julie Tamiko Manning on Vimeo.

À ce moment charnière où la première génération d’immigrants japonais est disparue et où la deuxième génération se fait vieillissante, nombre de Canadiens d’origine japonaise de 3e, 4e ou même 5e génération, ressentent la nécessité de se tourner vers l’histoire non-officielle pour connaître réellement leurs racines et le passé de leur communauté. Pour les créateurs de la pièce, Julie Tamiko Manning et Matt Miwa, c’est tout d’abord en approchant les aînés de leur famille (grands-parents et arrière-grands-parents) que ce long processus de recherche et de création a débuté. C’est en effectuant près de soixante entrevues d’un océan à l’autre, les résidents ayant été dispersés sur le territoire canadien après la guerre et la dissolution du campement Tashme, que le duo a pu reconstituer les circonstances entourant les évènements et la façon, bien personnelle, dont ils ont été vécus par la population concernée.

Sur scène, dirigés par la metteure en scène Mieko Ouchi, les deux interprètes restituent devant nous ce processus d’entrevue avec ces aïeux, pour la plupart enfants il y a 60-70 ans. Doutes, frustrations et peurs de retomber dans d’anciens traumatismes enfouis se mêlent à la nostalgie d’amitiés d’enfance nées et mortes au campement. Chez les créateurs aussi ces doutes existaient, mais le besoin de transmission, partagé des deux côtés de l’enregistreuse sonore, était plus fort. La plupart du temps, les entrevues prenaient la forme d’une discussion, parfois d’un souper même. Les personnalités des différents intervenants teintent alors ces prises de paroles scéniques comme d’une unique voix qui aurait traversé les générations pour se retrouver dans la bouche des conteurs. Gestes, voix et caractères semblent parfois un peu plaqués, mais les mots de ceux qui ont livré leurs souvenirs et récits personnels, en préférant parfois garder l’anonymat, constituent en soi une richesse incommensurable.

La table au centre de la scène nous fait bien ressentir cet espace à la fois de communion et de travail. Entre les archives familiales, on y boit du thé, on y cuisine, on y fait même de l’origami, mais surtout, on se remémore et on nous raconte une histoire commune. Les interprètes partagent aussi la scène avec des projections vidéo qui nous donnent accès à quelques photos d’archives privées, à certains visages de ceux dont les témoignages se sont rendu jusqu’à nous.

Crédits photographiques: June Park
Crédits photographiques: June Park

La communication étant souvent difficile due à une barrière de la langue entre les membres intergénérationnels d’une même famille, ce geste de transmission s’avère d’une implication et d’une intimité déconcertantes. Le silence et l’oubli guettent l’histoire familiale tout comme l’héritage des communautés diverses immigrées au Canada. The Tashme Project s’inscrit justement dans ce geste de mémoire, dans cette (ré)écriture historique parallèle à qui il incombe de ne jamais se taire pour que soient dévoilés les affres d’une histoire officielle qui en oublie des grands bouts.

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The Tashme Project : The Living Archives, présenté jusqu’au 17 mai 2015, au M.A.I. en association avec le Festival Accès Asie.

Article par Josianne Dulong Savignac. Issue d’Études théâtrales à l’École supérieure de théâtre, Josianne rêve d’un sandwich théorie-pratique-mayonnaise. Elle s’intéresse plus particulièrement au théâtre documentaire, à l’art visuel contemporain et au cinéma. Parlez-lui un peu et elle vous fera d’autres analogies douteuses.

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