Le dernier recueil de François Guerrette, Mes ancêtres reviendront de la guerre, publié chez Poètes de brousse à l’automne 2014, invite le lecteur à une quête métaphysique. La poésie de l’auteur – finaliste du Prix de poésie Radio-Canada 2014 avec Les flammes ne déclarent jamais forfait – cherche à incarner le vivant; à retrouver, par le fait même, une vocation sacrée.
Si ce recueil est une recherche d’ordre métaphysique, c’est parce que son univers est régi par des lois qui déterminent le sens et l’ordre: c’est un cosmos. Il s’agit d’un espace où on cherche à transcender la substance du monde à travers un point d’origine, un «centre métaphysique», dirait un mythologue comme Myrcéa Éliade. C’est aussi un moyen de retrouver le «temps primordial», un temps qui n’aurait pas de durée limitée, mais qui embrasserait le flot éternel de l’existence.
Prenons pour exemple la phrase: «Deux mille années dans le même printemps» (p.12) Le côté ironique de ce vers attire notre attention sur un aspect peut-être plus symbolique du contenu. D’une certaine façon, il nous place – et c’est là l’ironie – trop près de l’Histoire pour comprendre l’étendue de ce qu’on regarde. La période qui correspond à après la mort de Jésus-Christ correspond à l’avènement de l’homme moderne, civilisé. Pour ainsi dire, le trajet qu’a accompli la civilisation de l’an zéro à aujourd’hui a été rapide, il ressemblerait même à une ligne droite, une esquisse, un trait direct. Cela fait notamment penser à la nouvelle Abenhacan el Bokhari mort dans son labyrinthe 1 de Borgès, où deux hommes, marchant dans le désert à la rencontre d’un labyrinthe mythique, se retrouvent devant un mur dont l’étendue recouvre tout l’horizon. Ce labyrinthe est de forme circulaire, mais il est tellement grand qu’on ne peut en voir qu’un segment dont la courbe est imperceptible à l’œil nu.
C’est là la force de ce livre que de représenter le monde à l’échelle d’un ensemble qui convoque plusieurs plans. Cette construction est rendue possible grâce à un agencement de focales et de schémas différents qui s’imbriquent dans une même vision. L’effet totalisant est rendu possible par la métaphysique, non seulement en tant que processus de visualisation mentale mais aussi en tant qu’esthétique du monde.
«Je n’ai pas de leçons à donner, sans moi les
mondes périphériques en orbite autour de celui
qui s’efface autour de mes pieds continueraient
de tourner» (p.51)
La beauté cosmique de certains passages n’est pas sans rappeler l’utilisation que fait la mythologie de certains termes empruntés à la nature, à ce qui est animé d’une force vitale. Le thème du biologique est ici très chargé, parce qu’il joue sur deux plans. En posture de face, il embrasse un sentiment emblématique, renforcé par l’utilisation symbolique que l’auteur fait de certaines espèces. Pour l’illustrer, prenons un animal qui plaît beaucoup au poète : l’oiseau. Dans une situation où cet animal ressent un danger, il est libre de s’en aller, de quitter un état de panique pour se réfugier au loin, dans le ciel, qui fait partie de son habitat. La présence de cet animal dans un poème mènerait d’habitude à une contemplation narrative de sa beauté. À l’échelle de la mythologie, c’est une perspective rassurante que d’être accompagné d’une telle vision. Ainsi les poètes des âges passés ont évoqué le chant de l’oiseau comme un emblème de leur liberté intérieure ; mais pour ce qui est de l’écologie, convoquée à titre de repoussoir dans le texte de François Guerrette, ce signal devient alarmant, voire apocalyptique. Afin d’enlever cette docilité à l’animal, l’auteur nous le représente au sein d’un environnement détruit, si bien que l’image de sa liberté, provoquée par le mouvement aérien de ses ailes, devient une vision de destruction.
«leurs ailes fanées révèlent
à quel point est brève l’histoire
que raconte le chant des oiseaux» (p.51)
Le chant de l’oiseau relie son existence mythique au temps primordial de sa liberté, mais il le ramène aussitôt à une réalité de premier plan pour son espèce, l’urgence de sauver sa race. L’histoire qu’il nous raconte est brève justement parce que la disparition de ce chant signifierait aussi la disparation d’une valeur humaine qui, sans l’existence réelle de l’oiseau, se retrouverait incomplète.

Crédit photographique: Gisela Restrepo
Par son aspiration au sacré, Mes ancêtres reviendront de la guerre se rapproche de ce que les mystiques ont appelé la recherche de l’incarnation, c’est-à-dire l’acte spirituel par lequel on passe d’une condition charnelle à une condition spirituelle. C’est que Guerrette pratique ce qu’on pourrait appeler la destitution du symbole. Il met en relation des icônes avec leur potentiel de se détruire réellement. Ainsi, on passe d’une forme symbolique, immanente, à sa représentation organique qui, elle, est en processus de disparition. Cette transformation du symbole en matière détruite, puis reconstruite apparaît dans l’utilisation que l’auteur fait des forces élémentales, des choses qui n’ont pas de structure fixe mais qui adoptent plutôt les formes des multiples mouvements qui les animent : le vent, la foudre, les vagues. Les meilleurs passages du livre sont ceux où la voix du texte tend à devenir immatérielle, cherchant à devenir pure substance pour quitter le domaine du tangible :
«[…] je suis prêt à commettre le plus doux sacrilège:
transformer le bruit en parole et la parole en lumière» (p.26)
Dans cette citation, l’énergie créatrice a besoin du tumulte de l’inarticulé, du bruit primordial avant de devenir un propos, un sens. La parole s’articule selon une structure de langage et c’est seulement à partir de cette forme figée que l’inspiration peut se transmuter en lumière, en pure substance énergétique. C’est au mot «sacrilège» qu’un monde parallèle au nôtre s’imprime en négatif. Au sein du recueil, chaque élément naturel devient ainsi à la fois une icône de ce qu’il représente et un emblème de sa propre destruction.
La métaphore de la lumière illustre à la perfection l’utilisation judicieuse que l’auteur fait du Verbe, au sens où l’entendrait un lettré de l’ère médiévale. Parce qu’elle est invisible en soi, la lumière est une abstraction, une idée qui n’a pas de réceptacle fixe, mais elle est en même temps la substance même du visible qui permet le découpage de n’importe quelle forme. En passant du trouble et de l’indifférencié pour aller vers un élément dont la composition est parfaitement unie et immatérielle, l’auteur nous glisse un commentaire viscéral sur la nature de sa tâche. Il nous dit que l’écriture profane, ce qu’elle désire au même titre que l’amour tangible, exerce une césure dans l’objet qui est la pleine révélation de son désir.
C’est grâce à ce sacrifice que l’on pourrait expliquer le titre du livre et situer la posture de l’auteur. Prêt à travestir une impulsion primordiale pour la transformer en acte d’écriture, il cherche à remplir une tâche prophétique, celle d’ouvrir un trou dans le cosmos, trou par lequel se déchaîne une force cosmique qui ramène notre monde au potentiel de son imminente destruction.
1. Jorge Luis Borgès. L’Aleph. Gallimard, p.155
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François Guerrette, Mes ancêtres reviendront de la guerre, Montréal, Éditions Poètes de brousse, 2014.
Article par Damien Blass-Bouchard.
