La parole, gagnée aux Cieux et roulée sur la terre, serait l’instrument par lequel l’homme s’approprie le monde. La nomination dessine des contours et donne à chaque essence sa forme. Pourtant, la parole trouve parfois sa limite: devant l’insoutenable, l’indicible dont elle ne peut rendre compte, elle se fait la malle, se carapate, la queue entre les jambes. À l’homme ainsi dépossédé ne reste que le secours des bêtes. L’animal s’improvise conteur accidentel et oblique, agrippant d’un regard chaque pan du parcours millimétré par un implacable destin de l’humain proie de la perte.
Anima ose ce pari de laisser aux bêtes la tribune textuelle. Le corbeau, le chien, le chat, le boa, la souris ou le papillon, tous sont convoqués pour témoigner en de courts chapitres du fatum de Wahhch Debch. En ouverture, le gouffre d’une vision: le cadavre de sa femme percé de nombreux coups de couteau, souillé en ses plaies par la semence de son meurtrier. Récit des failles et des crevasses que l’on fouille, dans lesquelles on cherche à se jeter, le deuxième roman de Wajdi Mouawad, auteur célébré pour son théâtre, n’invente rien de nouveau. Il renoue plutôt avec les grandes fables antiques et cet éternel passage de l’ombre vers la lumière. Et ce qui au départ pourrait paraître exercice de style élégiaque, très vite emporte le lecteur vers les cimes arides d’une littérature sauvage.

Pour ne pas chuter dans le vide immense du deuil, Debch se met en quête de l’assassin de sa femme. Il cherche à mettre un visage sur son bourreau, sans volonté de vengeance ni de comprendre son motif: simplement le besoin de se mesurer à lui, le monstre Welson Wolf Rooney, qui dans sa racine latine monstrum, monstro, est celui qui montre et lève le voile. La traque pleine d’hébétude de Debch le plonge au cœur des réserves indiennes canadiennes, communautés minées par les mafias et l’omerta, loin de toutes juridictions policières. Il y découvre sans tout à fait en saisir la sagesse séculaire les liens puissants qui l’unissent aux bêtes, ces narrateurs improvisés de la fiction qui ont pour lui une attention toute particulière. Cela viendrait-il de l’odeur qu’il dégage, lourde d’animaux morts? À rebours de ses déambulations à travers le Québec, l’Ontario et les États-Unis, Debch amorce donc l’excavation de sa mémoire en charpie, celle d’une enfance poissée par un autre incommensurable dont la résurgence enserra progressivement sa gorge. Au meurtre de sa femme répond le massacre de Sabra et Chatila, où les Parques (juive, chrétienne et musulmane) ont joué par avance son destin. La tragédie personnelle comme l’horreur de l’Histoire ne sont que les ferments d’une même fatalité en mouvement. Et à l’instar des grandes tragédies grecques dont Mouawad est un féru lecteur, au seuil de la révélation, ce sont les mots qui font basculer dans la folie.

Peut-être alors, le mutisme des animaux permet un dévoilement, une trouée dans la vague d’engloutissement promise par l’engrenage des événements. Leur langage muet, transfiguré par l’écriture ici, est celui des prophètes. Ils s’interrogent à propos des hommes: « Ce qu’ils ont gagné en parole, peut-être l’ont-ils perdu en perception ? ». À cela, Pascal Quignard apporte sa réponse dans La nuit sexuelle : « Le mot latin où puise l’imaginaire, le mot imago, désigne la tête prélevée sur la bête morte puis remodelée avec de la cire sur le père mort ». La quintessence du visible serait donc chasse gardée de l’œil du fauve, tête de canasson brandie comme le totem de voyance? D’où l’ancestrale séparation: dans leur effusion, les mots font écran, ils dissimulent aux hommes la vision vraie et originaire du tragique grouillant dans un en-deçà de l’image, accessible aux seules bêtes recueillies dans leur sang. Ainsi, « les mots des humains ne sont pas le sang des bêtes » et chacun, humain et animal, se parle ou se toise de part et d’autre de la crevasse, sans espoir de se comprendre totalement.
Welson Wolf Rooney, le fugitif et le guerrier, incarne l’hybride à la frontière des deux mondes: sans racines, il a forgé dans sa honte la peur qu’il suscite, peur dévoilée, dans la forêt de tatouages animaliers qui recouvrent sa peau, sous la forme d’un fascinant fascinus, son sexe nu et prédateur. « À la jonction de toutes les bêtes, il se révélait être un objet de convoitise »: fascination dans le désir et la mort, comme se doit de l’être toute chasse. Son pénis est ce pilon sexualisant qui plonge dans la béance des ventres dévastés. Phallus qui creuse autant la chair que le frère en perdition qu’est Debch, lui inoculant dans un râle le poison de la vérité: trouve les ténèbres pour accéder à la lumière. Mais aussi, sexe imaginaire et défaillant de la génération et de la famille qui est à la source du drame, cette fosse à purin pleine de cadavres de chevaux et d’humains. Phalle pour phalle, monstre pour monstre. Au soleil ou à l’ombre, toujours se terre la face narquoise de la plus monstrueuse des bêtes: Homo sapiens sapiens.
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Anima, Wajdi Mouawad, Léméac / Actes Sud, 2012, 400 pages.
Article par Martin Hervé. Simoniaque – deale des scalps de saints, des mains sans gloire de voleurs, des lambeaux de peau scripturale où se déchiffrent les mots de Rilke : « Le beau n’est que le commencement du terrible ».