Ce soir-là, j’allais m’asseoir dans la première rangée. Des fois, on a des envies comme ça. Des fois, on a envie de se faire parler de proche.
« Attention au chien ! »
Je ne réfléchis pas, je fais attention au chien, l’enjambe et prends place.

Lue dans le cadre des Longs Courriers, soit une série de quatre lectures échelonnées sur une saison complète, la Lettre au père de Kafka est un colosse à apprivoiser. James Hyndman et son comparse, Stéphane Lépine, offrent au public du Théâtre de Quat’Sous ces lectures personnalisées depuis maintenant trois saisons. Cette année, les textes présentés étaient tous des échanges épistolaires, l’an prochain, les textes lus mettront en lumière des écrits théâtraux par des auteurs que l’on n’associe pas au théâtre de prime abord : « Le théâtre des écrivains ».
Avant chaque lecture, Stéphane Lépine, à qui l’on doit la recherche derrière les textes sélectionnés, livre une introduction étoffée du contexte sociohistorique de l’écriture du texte. Ici, il nous parle de l’auteur Franz Kafka et de son père. Leur relation houleuse est dûment explicitée dans ce texte à la foi immensément personnel et douloureusement universel. Écrite en 1919, la lettre ne paraît publiquement qu’en 1952, plusieurs années après le décès de son destinataire. Jamais « le père » n’aura connaissance des mots de son fils à son égard. Kafka utilise cette lettre comme exutoire, n’ayant pas l’intention de la partager avec son père. Par ses mots, il avoue à son intransigeant paternel qu’il parle de lui dans tous ses romans, que son autorité malsaine l’obsède, qu’il lui en veut de ne pas reconnaître son métier d’auteur, qu’il désire se défaire de l’éducation dont on l’a gratifié. « La terrible lettre au père », nous dit Stéphane Lépine à plusieurs reprises.
Portée par les yeux bleus perçants de Hyndman et sa voix qui résonne dans la salle, elle est terrible en effet, cette lettre. Les mots de l’auteur sont durs, sans pitié et d’une sincérité désarmante. Personne ne souffle. La beauté d’une lecture est dans la manière dont on nous la livre et les « Longs Courriers » savent captiver leur audience de belle manière, c’est sans contredit. Les mots écorchés de Kafka résonnent et glissent, forts de sens, jusqu’aux oreilles des spectateurs attentifs.
C’est la version adulte de ces soirées où l’on nous lisait des histoires, alors que nous étions tout petits. La scène est vide, ce sont les mots qui l’habitent, tout simplement. Parfois, au théâtre, nous sommes étourdis par des mises en scène extravagantes, des costumes-concepts et des décors surchargés. Les mots perdent leur puissance, derrière ces couleurs et ces artifices. Surgit alors ce besoin d’épurer pour mieux entendre les mots, pour les vivre. C’est ce cadeau que nous offre le Théâtre de Quat’sous avec cette série de lectures.

Les derniers mots prononcés par James Hyndman et le silence respectueux qui les suit nous restent collés en tête plus longtemps qu’il ne le faut : « Il est clair que les choses réelles ne peuvent pas s’assembler comme les preuves dans ma lettre, la vie est plus qu’un jeu de patience ; (…) Il me semble qu’on arrive malgré tout à un résultat approchant d’assez près la vérité pour nous apaiser un peu, et nous rendre à tous deux la vie et la mort plus faciles.»
« Attention au chien ! »
Je ne réfléchis pas, je l’enjambe à nouveau, et me dirige vers la sortie, un peu secouée par les mots puissants que l’on vient de me lire.
Attention au chien…
Je me retourne. Pourquoi y avait-il un chien dans le théâtre ?
Un chien Mira guide une femme tout sourire, lunettes noircies sur les yeux.
Qu’elle semble avoir aveugles.
Elle et moi, nous avons reçu une histoire en cadeau.
Je sors du théâtre, émue.
——
Le théâtre des écrivains au Théâtre de Quat’Sous
Lecture : James Hyndman
Recherche et animation : Stéphane Lépine
À VENIR :
Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute
Lecteur invité : Christian Bégin 26 septembre 2016 à 19h30
Mars de Fritz Zorn
28 novembre 2016 à 19h30
Scènes de la vie conjugale de Ingmar Bergman
Lectrice invitée : Evelyne de la Chenelière 20 mars 2017 à 19h30
Trois jours chez ma mère de François Weyergans
8 mai 2017 à 19h30
Article par Laurie Léveillé.