Il y a dans Querelle de Roberval quelque chose qui sent la sciure, les peaux moites. Une odeur de bois humide, de moteurs fatigués, de désir contenu trop longtemps. Dans cette scierie en grève, où la colère des travailleurs se heurte aux promesses creuses d’un président désabusé qui voit dans leurs revendications une énième manière de faire du profit, la mise en scène déploie un monde dans lequel chacun tente de s’arracher à sa condition, souvent en vain.

L’histoire des grévistes se déploie habilement entre fantasme et réalité, entre visions mystiques et réalité brutale. La proposition scénique épouse la nature ambiguë du réel plat et fantasmé, onirique que Kev Lambert décrit dans son roman, adapté ici à la scène par Olivier Arteau : la scénographie multiplie les ouvertures, autant de cadres permettant de jouer habilement du hors-champ pour représenter la sexualité sur scène de cet homme plus grand que nature. À la manière d’un voyeur, le public regarde Querelle à travers la fenêtre, des interstices, des fragments. Le désir circule dans ce qui échappe au regard : « montrer une scène de sexe explicite sur scène éteint rapidement le désir; or, [le] but est de maintenir la tension, d’entretenir l’obsession. Les sons, les fragments d’images et les rumeurs suffisent à faire vivre la pulsion1 », à garder le fantasme intact.

Querelle est lui-même une fenêtre sur le monde, un écran, une surface offerte aux projections de chacun, leurs doutes, leurs peurs, leurs désirs. Trop beau, trop libre, peut-être trop dangereux, il captive les regards comme une flamme attire les insectes. Parfois la lumière est dangereuse. Un ange-démon, tendre et pervers, Querelle porte en lui une contradiction fascinante : celle de la douceur et de la violence, de la fragilité et de la brutalité. Deux faces d’une même médaille qui finissent par se confondre. Querelle assume les moqueries sur son orientation sexuelle et les remet en question. Il vit sa sexualité avec une liberté désarmante, mais porte également les traces de la violence qu’il a dû intérioriser pour survivre. Il a appris à baisser sa voix, à modifier sa posture, à discipliner son corps afin de répondre aux attentes de la masculinité ouvrière. Ce sont pourtant les garçons doux et prépubères qu’il préfère corrompre. Querelle aussi a vécu de la violence et peut-être qu’il la transforme en plaisir pour l’expier.

Autour de lui gravitent des personnages d’une remarquable vérité. Jézabel, incarnée par Ariel Charest, est incandescente. Son jeu est d’un naturel rare qui rend profondément crédible l’amitié qui l’unit à Querelle. Dans leurs échanges affleure une tendresse qui contraste avec la dureté du monde qui les entoure.
Et quel monde. Querelle de Roberval donne à voir les multiples strates de domination qui traversent la région. Les riches propriétaires blancs exploitent les travailleurs. Parmi ces travailleurs, les femmes doivent redoubler d’efforts pour prouver leur valeur dans un univers façonné par les hommes. Les autochtones, eux, travaillent pour ceux qui continuent de s’enrichir sur des territoires qui leur ont été arrachés. Le spectacle n’énonce jamais ces rapports de force de manière didactique; il les laisse émerger des situations, des corps et des paroles.

Cette matière politique se fond dans une langue elle aussi stratifiée. Le joual du Lac-Saint-Jean côtoie l’innu-aimun et se mêle à des envolées poétiques d’une grande beauté. Cette coexistence des registres produit une musicalité singulière, à l’image de ce territoire où les récits s’entrecroisent sans jamais complètement se réconcilier.
La musique participe également à ponctuer l’action sans jamais l’écraser, tissant habilement la tension du récit telle un brouillard qu’on attend qui tombe. La violence et le désir deviennent presque tangibles grâce aux textures sonores élaborées avec Yves Daoust, pionnier de la musique concrète et comme bruiteur de cinéma. Certains bruits frappent l’imaginaire avec une force saisissante : « un céleri qu’on brise peut évoquer une jambe qui casse, parfois plus fort qu’un combat mimé. Le son a cette puissance kinesthésique qui traverse le spectateur2. » Et puis, il y a cet orgue installé dans un 18-roues : instrument à la fois sacré et funéraire, il enveloppe le spectacle d’une résonance tragique et solennelle qui ne cesse de rappeler que l’on assiste à une forme de destin inexorable.

Cette fatalité habite ces trois jeunes garçons, voyous et beaux, qui traversent le récit. Tous incarnés par Vincent Paquette, ils apparaissent comme trois variations d’une même jeunesse sacrifiée, insolente, tapageuse, ivre de liberté, vouée à s’éteindre trop vite. 1, 2 et 3 foncent droit vers le précipice en riant, se battant, s’embrassant. Leur disparition semble écrite d’avance : l’horizon qui leur est offert ne peut mener qu’à l’autodestruction.
Partout règne la même sensation d’impasse : les maisons mobiles, le vieux camion où l’on dort et où l’on se drogue, le travail éreintant, les rêves trop petits pour contenir la misère… Querelle de Roberval, c’est le quotidien sans éclat qu’on tente de fuir par tous les moyens. Mais, dans cet univers, les échappées sont rares et les miracles encore plus.

Querelle de Roberval est une vaste tragédie ouvrière où les corps brûlent simultanément de désir et de désespoir. Une œuvre de chair et de rage qui s’attaque autant à l’hétéronormativité qu’aux violences du néolibéralisme, tout en refusant les réponses simples. Longtemps après la tombée du rideau, il demeure ce brouillard, ce parfum de sciure et de stupre, la silhouette insaisissable de Querelle, ange déchu errant parmi les ruines du monde.