Chère auteure, cher auteur,
Tu peux le constater comme moi: l’année 2014 n’a pas été tendre avec le sens des mots. Les politiciens ont eu beau parler de «marde» ou de «lançage de bouette», cela n’a rien changé à l’épaisseur de la langue de bois. Tout juste y a-t-on ajouté une couche de vernis populiste. Dans leur bouche, la marde est inodore et la bouette ne tache pas. Cette année encore, je veux donc t’inviter à te pencher sur un mot qui a été vidé de son sens ou qui est en voie de l’être.
C’est ainsi qu’en ouverture du Jamais Lu 2014, Olivier Choinière invitait 25 auteurs de théâtre québécois à joindre leur parole à la sienne pour cet abécédaire. L’année précédente, les mots «artiste», «bien», «crise», «démocratie», «éducation», «fun», «gérer», «humain», «information», «jeunesse», «kâlisse», «liberté», «moderne», «naturel», «opinion», «poésie», «pays», «révolution», «sacré», «terroriste», «utopie», «violence», «wow», «X» (pour voter), «Génération Y» et «zen» avait été scrutés par le collectif rassemblé par Choinière. Cette année, les mots galvaudés ont de nouveau fait sourire par leur redondance et leur pré-mâchage. Ces mots, on les a justement presque tous entendus dans les spéciaux du jour de l’an, d’Infoman jusqu’au Bye Bye, preuve de surutilisation.
Chacun des auteurs défile donc au micro afin d’y lire une lettre qu’il adresse à une personne de son choix afin de faire émerger le sens du mot qui lui a été attribué. 26 auteurs, 26 lettres alphabétiques, 26 lettres papier qui furent postées à leurs destinataires après la représentation. Afin que ces lettres ne restent pas lettre morte, la compilation des textes a été publiée chez Atelier 10 – un 13 $ bien investi à la librairie du Théâtre d’Aujourd’hui. Un outil fort pratique pour s’y replonger durant l’année.
Des adresses à des proches, petits et vieux, successeurs ou prédécesseurs, emplies de compassion, de questions, de réclamations. Olivier Choinière écrit à sa petite fille pour tenter de lui expliquer «les vraies affaires». Carole Fréchette livre un vibrant hommage à sa mère, toujours belle dans un CHSLD. Anne-Marie Olivier confronte un père désorienté par un parti qui se donne le go pour le changement. Justin Laramée écrit à un père qu’il n’a pas connu. Des adresses aussi à des gens marquants, des catalyseurs, des ministres. Tour à tour, chacun ouvre les possibles d’un mot qui résonne déjà de démagogie. Cette prise de parole, parfois béate et gargarisante durant la dernière année, apparait ici nécessaire. Petite, mais nécessaire.
Après le soulèvement mondial qui a suivi le meurtre des employés de Charlie Hebdo, je ne peux m’empêcher de trouver notre position enviable. Je repense à ces 26 auteurs, dénonçant fièrement les déboires et les scandales de notre gouvernement sans crainte d’être abattus, flagellés ou enfermés. Je constate, comme mes paires, le manque d’argent et le désinvestissement de la population envers le théâtre, mais aussi la passivité nationale avec laquelle on étrangle notre culture. Je constate la gangrène permise par la démocratie et notre tempérament canadien pourtant reconnu mondialement comme doux et avenant. Comme Michel Marc Bouchard l’écrit à Denis Lebel: «C’est rassurant de savoir que [Stephen Harper] a de petites gênes.»
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26 lettres, Abécédaire des mots en perte de sens par Olivier Choinière et un collectif d’auteurs était présenté au Théâtre d’Aujourd’hui les 10 et 11 décembre 2014.
Article par Corinne Pulgar. Bachelière en art dramatique, parfois régisseur, metteur en scène et conseillère dramaturgique. Aussi végétarienne, humaniste, addict de la parrhésie et numéricienne lettrée.
