Travestir l’histoire de l’art. Les tableaux ludiques du 2Fik’s Museum

Ces derniers jours à la Galerie Espace située sur le boulevard Saint-Laurent, il était possible de voir pour la première fois…
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Ces derniers jours à la Galerie Espace située sur le boulevard Saint-Laurent, il était possible de voir pour la première fois à Montréal 2Fik’s Museum, une exposition de photographies revisitant des œuvres iconiques de l’histoire de l’art par le biais de questionnements identitaires et politiques.

Courtoisie de l'artiste.
2Fik, La Grande intendante, 2012. Courtoisie de l’artiste.

L’artiste multidisciplinaire 2Fik (Tou-Fik) y présentait une vingtaine de photographies dans lesquelles il se met lui-même en scène, imitant autant de peintures célèbres. Lorsque le tableau choisi est autre chose qu’un portrait, l’artiste incarne lui-même toutes les figures qui le composent, hommes ou femmes, puis procède en postproduction à un montage lui permettant de (re)composer une image unifiée, à laquelle il donnera finalement un format assez proche des dimensions originales des œuvres qu’il s’approprie. Les détails soignés, l’éclairage mesuré et les couleurs saturées donnent aux images une texture veloutée qui évoque la matière picturale. Ainsi, à la place de La Grande Odalisque (1814) d’Ingres figure plutôt un homme au faciès magrébin qui, quoiqu’aussi nu que la femme de harem de la toile, porte la barbe et du rouge à lèvres. L’exotisme de l’original, rebaptisé ici La Grande intendante (2012), s’estompe sitôt qu’au chasse-mouche en plumes de paon et aux accessoires à narguilé se substituent un plumeau destiné à l’époussetage (tenu par une main couverte d’un gant de vaisselle rose), une bouteille de produit nettoyant et un aspirateur. La femme devient homme, l’odalisque devient ménagère, l’orientalisme sensuel glisse vers l’évocation du religieux lorsque le turban turc est mis en rapport avec la barbe «ostentatoire»…

Courtoisie de l'artiste.
2Fik, La leçon de folie de Ludmilla-Mary, 2012. Courtoisie de l’artiste.

Lorsqu’on voit les photographies de 2Fik’s Museum, il est difficile de ne pas penser à Cindy Sherman, dont la série des History Portraits (1989-1990) relevait également d’un jeu de citation, de travestissement et de mise en scène du corps de l’artiste qui désacralisait des chefs-d’œuvre de l’art occidental en en décomposant les conventions, y introduisant du même coup ambigüité identitaire et grotesque. À la différence de Sherman toutefois, les sources des œuvres de 2Fik sont bien spécifiées, notamment par l’allusion explicite qui y est faite dans les titres – prenons par exemple La leçon de folie de Ludmilla-Mary (2012), réinterprétation de La leçon d’anatomie du Docteur Tulp (1632) de Rembrandt. De plus, la scénographie du Museum lui-même, qui comprend un pan de mur où sont collées pêle-mêle les reproductions des œuvres citées au format carte postale, rend presque impossible, même pour le spectateur le plus néophyte en matière d’art, d’ignorer la nature citationnelle de ce qu’il regarde.

Né à Paris au sein d’une famille musulmane d’origine marocaine, 2Fik a vécu quelques années au Maroc, a passé la plus grande partie de sa vie en France et habite le Québec depuis une dizaine d’années. Artiste de performance – en 2011, il participe, entre autres, au Rhubarb Festival de Toronto, un événement multidisciplinaire de performances bâti autour des principes de libération queer –, 2Fik touche également au spectacle par le biais de la scène drag, qu’il fréquente lorsqu’il demeure dans la capitale française[1]. Ainsi, c’est sans surprise que les œuvres de 2Fik’s Museum nous rappellent aussi, sinon plus encore que celles de Sherman, les photographies du japonais Yasumasa Morimura et celles du britannique d’origine nigérienne Yinka Shonibare. Fasciné par les portraits, Morimura est surtout connu pour ses photographies obtenues par l’insertion de son visage, ou de son corps entier, dans des tableaux célèbres (les autoportraits de Frida Kahlo, par exemple) et pour ses reprises de photos iconiques de personnalités de la culture populaire. Les œuvres de Shonibare donnent le plus souvent à voir un dialogue entre colonialisme, post-colonialisme et globalisation. L’utilisation de tissus aux imprimés africains, de même que la façon dont il se met en scène dans le rôle d’un dandy victorien sont des stratégies qu’il privilégie couramment pour ses reprises d’œuvres connues (dont celles de Gainsborough, de Fragonard et d’Hogarth). À l’instar de ces deux figures de l’art contemporain, 2Fik incarne une certaine convergence de «contrastes» en regard des catégories identitaires conventionnelles. C’est pourquoi ses œuvres arrivent à aménager des ouvertures dans les consciences, en confrontant le spectateur aux stéréotypes qui structurent sa perception.

Courtoisie de l'artiste.
2Fik, Le Cri, 2013. Courtoisie de l’artiste.

Les photographies du Museum sont, de surcroît, enrichies de l’univers personnel de l’artiste. De cet univers émergent des personnages hétéroclites qui peuplent les images et qui réapparaissent d’une œuvre à l’autre. Prénommés Fatima, Abdel, Alice, Manon, Marco, etc., ils sont tous incarnés par 2Fik, mais chacun possède une identité définie par des attributs physiques, une biographie, des traits de personnalité et des ambitions. Ainsi, à l’identité personnelle de l’artiste, à laquelle il ne peut se soustraire tout à fait, s’ajoute l’identité du personnage qu’il campe en train d’imiter un tableau. Le résultat est pour ainsi dire une accumulation de couches identitaires – 2Fik jouant Alice imitant La Dame à l’hermine (1489-1490) de Léonard – qui trouble encore davantage les catégories conventionnelles.

Du reste, malgré qu’il aborde des problématiques politiques qui font écho de multiples façons aux débats qui animent présentement le Québec, 2Fik’s Museum n’en est pas pour autant aride, bien au contraire. Le spectateur sera à coup sûr charmé par l’humour qui s’y déploie. Se prêtant au jeu de l’identification des sources, il l’appréhendera avec légèreté et plaisir.

Enfin, rappelons que malgré la très courte durée de l’exposition, il sera possible de voir quelques-unes des œuvres du 2Fik’s Museum lors de la prochaine édition d’Art Souterrain[2], qui s’organise sous le thème de l’enracinement.

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2Fik’s Museum, une exposition présentée du 15 au 21 janvier 2014 à la Galerie Espace, 4844 boul. Saint-Laurent.


[1]Richard Burnett (2014). Montreal artist 2Fik unveils racy exhibition that scandalized New York, [En ligne], http://blogs.montrealgazette.com/2014/01/14/montreal-artist-2fik-unveils-racy-exhibition-that-scandalized-new-york/.
[2] La prochaine édition d’Art Souterrain est prévue pour mars 2014.

Article par Gabrielle Desgagné-Duclos. Le chemin qui l’a menée à l’histoire de l’art lui a d’abord fait faire un détour par la pratique de la musique et les études en lettres. Fascinée par les arts visuels, pour lesquels elle n’a d’ailleurs aucune disposition personnelle, elle préfère observer les créateurs et leurs objets, pour ainsi s’offrir en témoin de leur éloquence.

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