Du 5 au 29 avril dernier s’est tenue la première exposition solo de Corinne Beaumier à la galerie Z Art Space à Montréal. Le fond et la forme présente la quête d’une artiste qui tente de recomposer sa propre histoire, truffée de souvenirs perdus, à travers les mémoires de sa famille canadienne adoptive.

Située dans le quartier de la Petite-Bourgogne, la galerie Z Art Space a ouvert ses portes à l’été 2013. Son mandat: diffuser et supporter les artistes émergents locaux, comme Corinne Beaumier. Inscrite au baccalauréat en photographie à l’Université Concordia, l’artiste prévoit terminer ses études à l’hiver prochain à la City University de Hong Kong. Son travail gravite principalement autour de la photographie et de la vidéo, médiums avec lesquels elle aborde plusieurs thèmes, dont la famille, l’identité et l’absurde.
Le fond et la forme est composé d’extraits du journal intime de la mère de l’artiste, de paysages et d’une quinzaine de photographies perforées – portraits de famille, paperasse, paysages – prises il y a vingt-quatre ans, soit au moment de l’adoption de Beaumier en Chine. En privilégiant le motif traditionnel des découpages chinois, l’artiste modifie les mémoires collectives de sa famille en intervenant directement sur ses photographies d’adoption. Ancré dans l’histoire orientale, le papier découpé est la plus ancienne forme d’artisanat sur papier en Chine. Ces objets légers et délicats sont offerts en guise de cadeau afin d’apporter la bonne fortune. L’artiste affirme que Le fond et la forme «explore un peu plus loin cette idée de découpage de papier en considérant autant les espaces vides que pleins[1]». Des détails des images d’origine sont ainsi perdus au moment même où les motifs traditionnels chinois apparaissent. Ce jeu entre le fond – les documents d’adoption – et la forme – les motifs –, entre le vide et le plein, révèle un questionnement autour de la disparition d’information, une perte que Beaumier semble pleinement assumer.
Paul Ricoeur écrivait que «pour se souvenir, on a besoin des autres[2]». Ce constat prend tout son sens dans Le fond et la forme, puisque l’artiste utilise les mémoires de sa famille canadienne adoptive afin de retracer son histoire. En perforant ses photographies, Beaumier manipule les souvenirs de ses proches, se les réappropriant à l’aide de motifs traditionnels de sa Chine natale (paysages, phénix, fleurs, personnages). C’est ainsi qu’elle déconstruit une image pour en élaborer une autre. Le fond et la forme est une exposition qui traite d’identité, de provenance et d’appartenance, où l’artiste joue à réactiver un passé irrécupérable, parsemé de souvenirs disparus.
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Le fond et la forme de Corinne Beaumier, du 5 au 29 avril 2014 à la galerie Z Art Space, 819, Avenue Atwater (angle St-Antoine).
Article par Marie-Ève Leclerc-Parker. Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art à l’UQAM, s’intéressant à l’art actuel sous toutes ses formes.
[1] Corinne Beaumier, Le fond et la forme, En ligne, 2014. <http://corinnebeaumier.com/LE-FOND-ET-LA-FORME>. Consulté le 5 mai 2014.
[2] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 103.