Théâtre et photographie : un mariage. Photosensibles au théâtre Prospero

La photographie et le théâtre, deux arts tout à fait différents. L’un représentant une fraction de la réalité figée dans…
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La photographie et le théâtre, deux arts tout à fait différents. L’un représentant une fraction de la réalité figée dans le temps, l’autre voulant imiter la réalité à l’aide de ses artifices. Tous deux se lient magnifiquement dans la pièce Photosensibles.

Le processus de création est simple; envoyer par la poste cinq photographies historiques à cinq auteurs québécois afin qu’ils s’en inspirent pour transposer l’essence de la photo au théâtre. Dans un même spectacle, nous pouvons donc savourer la plume de Véronique Côté, Jean-Philippe Lehoux, Roxanne Bouchard, Gilles Poulin-Denis et Jean-Michel Girouard. Durant près de deux heures, nous sommes transposés dans des univers contrastant les uns avec les autres, le tout lié par la mise en scène éclatée de Maxim Robin.

Crédit: Jérémie Battaglia
Crédit: Jérémie Battaglia

En entrant dans la petite salle du Prospero, nous sommes immédiatement accueillis par Robin. Il nous met à l’aise, s’assure que nous sommes bien installés et fait quelques plaisanteries. Rapidement, le public établit un lien avec lui. Lorsqu’il se place derrière son chevalet et qu’il empoigne le micro pour débuter la représentation, nous conservons avec lui cette complicité. Il revient ponctuellement au courant de la représentation pour interagir avec le public.

Memorial Day, 1983. Crédit :Anthony Suau
Memorial Day, 1983. Crédit :Anthony Suau

La pièce est divisée en cinq tableaux pour cinq photos qui ont marqué l’histoire: Flower Power (1967), Waiting game for sudanese child (1987), Memorial Day (1983) Tank man (1989) et Vancouver Riot Kiss (2011). Les tableaux, qui sont en fait cinq courtes pièces, se démarquent par le style d’écriture de l’auteur, par la scénographie et par le jeu d’acteur qui diffère à chaque fois. Tous ont pour seul lien le thème de la photographie exploité sous forme monologuée. Le tableau Flower Power de Véronique Côté, par exemple, est écrit de façon très imagée, dans une scénographie onirique, où un éclairage sombre laisse apercevoir une couronne de fleurs géantes qui renferme en son centre le visage de la comédienne Lise Castonguay. Aux antipodes, le tableau Waiting game for sudanese child de Jean-Philippe Lehoux offre un texte et un décor plus réaliste dans une ambiance de conférence de presse. Le comédien Guillaume Pelletier raconte, derrière un simple lutrin, le mal-être d’un photographe de guerre qui est récompensé pour ses photographies qui esthétisent la souffrance humaine.

Tank man, 1989. Crédit: Franklin Stuart
Tank man, 1989. Crédit: Franklin Stuart

Entre chaque tableau, nous pouvons assister à une intervention de Robin, l’animateur, qui nous explique des techniques liées à la pratique photographique. L’intervention théorique est imitée par des procédés théâtraux dans le tableau suivant, nous permettant ainsi de faire communiquer deux formes d’art, chacun dans son langage respectif.  Par exemple, l’explication de l’effet d’une lentille télé objectif qui crée l’impression que le photographe entretient une proximité avec le sujet alors que celui-ci se situe loin est représentée. Dans Memorial Day, la mise en scène reproduit cet effet par le visage de la comédienne Noémie O’Farrell qui commence son monologue dans le noir à l’arrière-scène, avec une simple lumière rouge qui éclaire son visage, et qui très lentement, au fil de ses mots, se rapproche pour se retrouver très près du public à l’avant-scène. Pour ma part, je me suis aperçu que la comédienne s’avançait vers le public seulement vers la fin du monologue, flouant ainsi totalement mes perceptions. C’est probablement l’un des effets les plus réussis du spectacle pour lier la technique photographique à la mise en scène.

Waiting Game for Sudanese Child, 1993. Crédit: Kevin Carter
Waiting Game for Sudanese Child, 1993. Crédit: Kevin Carter

La scénographie est simple: durant les apartés de l’animateur, il y a un éclairage uniforme avec des panneaux noirs sur lesquelles nous pouvons lire Photosensibles. À la fin de chacun des tableaux, une photographie y est projetée avec un texte qui contextualise l’œuvre. Chaque tableau a un décor caché derrière les panneaux noirs, passant d’un décor voyageant entre le réalisme et le surréalisme. Nous avons donc accès à cinq différentes scénographies qui sont dévoilées à chaque fois lorsque les panneaux sont retirés.

Vancouver Riot Kiss, 2011. Rich Lam/Getty Images
Vancouver Riot Kiss, 2011. Rich Lam/Getty Images

Jusque là, l’effet éclectique que produisent les éléments de la représentation, de par ses différents tableaux et esthétiques, fonctionne. Les tableaux se lient malgré leurs différences grâce aux discours de l’animateur qui nous transporte d’un univers à l’autre. C’est au quatrième tableau, celui sur Tank man que l’effet s’estompe. Ce tableau démontre que la photo Tank man a été marquante pour plusieurs individus à travers le monde. Pour la première fois, quatre acteurs sont en même temps sur scène, livrant un monologue à tour de rôle. Les irrégularités de l’interprétation des personnages sonnent faux. Un acteur y va dans le réalisme, et l’autre dans la caricature. De plus, les personnages semblent construits uniquement à partir de l’accent. Par exemple, le personnage «québécois» nous livre un monologue qui fait penser à un stand-up comique tant il y va dans l’exagération. Le personnage de la Française, quant à elle, mettait de l’avant  les stéréotypes liés à cette nationalité. L’effet détonne ainsi par rapport aux autres personnages qui ont un jeu plus retenu. Ces différents niveaux d’interprétation dans une même scène créent une confusion.

Flower Power, 1967. Crédit: Bernie Boston
Flower Power, 1967. Crédit: Bernie Boston


La perle qui se cache dans la pièce Photosensibles se trouve dans la distanciation que le metteur en scène établit du début à la fin de la représentation. Ceux qui apprécient les théories de Bertolt Brecht auront trouvé un malin plaisir à les reconnaître dans la mise en scène de Maxin Robin. Que ce soit par l’adresse directe au public développée dès les premières minutes de la représentation, par la livraison d’un monologue directement dans la salle, ou tout simplement les décors qui sont déconstruits devant nos yeux à la fin de la représentation laissant seulement les lumières néons de la salle s’ouvrir, le spectateur est constamment confronté aux mécanismes de la représentation. La finale détruit toute la machine théâtrale, faisant s’effondrer ainsi tous les mensonges apportés par la représentation. Photosensibles nous offre une finale poignante ce qui nous fait oublier les petites maladresses dispersées ici et là.

Photosensibles était présentée au théâtre Prospero du 6 au 23 avril 2016.

Article par Lorie Ganley.

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