L’adaptation théâtrale anglophone du film Vic+Flo ont vu un ours du cinéaste Denis Côté était présentée du 21 novembre au 2 décembre au Centaur Theater. Si vous avez aimé le film, vous seriez agréablement surpris de voir ce que ça donne au théâtre. La pièce est à la fois sombre et lumineuse, avec le ton juste pour décortiquer les interactions sociales.
L’histoire prend place au moment où Victoria (Julie Tamiko Manning) et Florence (Natalie Liconti) sortent de prison. Les amoureuses emménagent dans la cabane à sucre familiale de Victoria, prêtes à mener une existence paisible et sans complication, après plusieurs années d’incarcération. Mais l’idylle qu’a Victoria d’une vie faite de journées qui s’écoulent dans la routine ne tardera pas à peser à Florence, qui de plusieurs années sa cadette, aspire à mordre à pleines dents dans la vie et la liberté. La peur du passé la pousse cependant à rester à la cabane à sucre.
Leur solitude est d’abord perturbée par l’agent de libération conditionnelle de Victoria : Guillaume, un jeune professionnel consciencieux, mais un peu inquisiteur. Une certaine complicité se développe entre Florence et lui, forçant la jeune femme à se questionner sur ses aspirations. Le fonctionnaire se révélera plus perspicace qu’il n’y paraît. Un beau personnage, générateur de malaise à souhait. L’acteur Alexandre Lavigne interprète bien ce rôle, mais on ne peut s’empêcher de remarquer que le jeune comédien n’a pas le charisme d’un Marc-André Grondin, qui campe ce rôle dans le film de Denis Côté.

De son côté, Victoria noue des liens avec une bonne samaritaine du village (Leslie Baker), qui s’immisce peu à peu dans son quotidien. Ce n’est cependant pas la bonté de cœur qui motive cette dernière. Cette nouvelle amie et les escapades de Florence au bar du village créé peu à peu une distance entre les deux amantes, qui ne se disent pas tout.
Cette adaptation à quatre acteurs de Michael Mackenzie dure une heure et demie toute d’une traite. Le suspense est soigné, la tension en crescendo nous garde sur le bout de notre chaise. L’ambiance drabe et pesante du film est reproduite. La complicité entre les actrices Julie Tamiko Manning (Vic) et Natalie Liconti (Flo) est crédible, plus tendre que sensuelle. Leurs dialogues sont parfois mordants, d’autres fois touchants lorsqu’ils laissent transparaître la fragilité des personnages. Une Flo en proie à une remise en question existentielle ou une Vic mal à l’aise dans le monde extérieur, inquiétée par la vieillesse et la peur de perdre sa compagne. L’atmosphère lourde et angoissante est illuminée par l’ironie de Flo, qui nous arrache quelques sourires.
On découvre ces deux actrices au cursus bien rempli, mais pratiquement inconnues à Montréal en dehors de la scène théâtrale anglophone. Toutes deux dirigent d’autres projets artistiques en dehors de leurs rôles dans Vic+Flo. Julie Tamiko Manning participe à Jean Dit, qui sera à l’affiche au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en février 2018. Pour 2019, elle a un projet sur les camps d’internement japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale. Natalie Liconti baigne davantage dans la performance multidisciplinaire avec son collectif Daughter Product et fait aussi de la photographie.

Dans la foulée de l’entrée fracassante du lesbianisme sur le petit écran québécois avec Unité 9, le couple Vic + Flo montre l’envers du milieu carcéral, une fois libérées. La réflexion sur la différence d’âge est aussi rafraîchissante: on l’aborde peu souvent sous l’angle de deux personnages féminins ensemble depuis longtemps.
Cette originalité permet d’apporter un côté un peu plus profond à cette pièce essentiellement narrative, qui ne sert à ses spectateurs que quelques mises en abîme un peu décalées. Les éléments de mise en scène, comme les jeux d’ombres chinoises, manquent un peu de naturel. On salue l’intention du metteur en scène d’expérimenter, mais ce n’est pas toujours fluide. La temporalité de la pièce est, quant à elle, plutôt linéaire et les dialogues servent essentiellement à faire avancer l’intrigue.
Avec la même parcimonie, les quelques éléments de décor représentant la cabane à sucre, (un cadre de porte, une corde à linge, une chaise longue, etc.) laissent place à l’imagination. On remarquera cependant les superbes projections d’ambiance forestière qui servent littéralement de toile de fond au spectacle.
Alors qu’on commence tout juste à être bien accroché par le suspense, la finale arrive et elle nous laisse quelque peu sur notre faim. Sur scène comme dans le film, on ne connaîtra jamais les motivations de l’énigmatique «méchante», interprétée par Leslie Bake. Ce type de pièce thriller se prête pourtant bien à l’implication du public, en le mettant, par exemple, dans la confidence, en le transformant en spectateur omniscient. On avait l’impression d’être de simples témoins.

Bien sûr, le fait de se baser sur un film qui existe déjà limite un peu la marge de manœuvre en ce qui concerne le dénouement: on ne va pas réinventer l’histoire! D’autant plus que l’adaptation d’un film tourné surtout à l’extérieur, avec au moins le double d’acteurs, entraîne forcément des dérogations au script initial. D’un autre côté, ces contraintes auraient pu être un tremplin vers quelques libertés scénaristiques bienvenues pour puncher un peu plus la pièce…
Vic and Flo saw a bear était présentée du 21 novembre au 2 décembre 2017 au Centaur Theater.
Article par Sandrine Gagné-Acoulon.