Owen Hopkins, Esquire. Raconter ou mystifier?

Après Ma vie rouge Kubrick (2014), premier ouvrage fort réussi, Simon Roy explore une autre part de l’imaginaire dans son…
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Après Ma vie rouge Kubrick (2014), premier ouvrage fort réussi, Simon Roy explore une autre part de l’imaginaire dans son second livre, Owen Hopkins, Esquire, publié aux éditions du Boréal en 2016. Sa première œuvre analysait l’errance et la figure du labyrinthe comme espace de mémoire et d’obsession, sa seconde interroge plutôt les porosités de la fiction. Le lecteur ressent encore une fois la puissance de l’imaginaire à mesure que sont remises en question les frontières entre le roman et l’essai, mais aussi celles séparant la vérité de la fiction.

Première de couverture
Source : site web des éditions du Boréal

« Owen Hopkins me sert alors son immense sourire solaire d’esquire, celui qui pouvait parfois inciter les serveuses au restaurant à lui offrir gratuitement une seconde portion de dessert. Il fait un geste de la main droite que j’interprète comme signifiant plus ou moins. Comment ne pas le croire ? » (p. 55)

La littérature moderne est née à travers des questionnements sur les limites de la fiction. En effet, on attribue généralement à Don Quichotte, dans l’œuvre éponyme (1605-1615) de Cervantes, le déploiement des enjeux propres à la littérature moderne. Avec des réflexions analogues, les écrivains vont par la suite multiplier les fabulateurs aux titres extraordinaires et aux aventures invraisemblables. Owen Hopkins, affublé du titre d’esquire et père du protagoniste-narrateur Jarvis, se place ainsi dans la lignée du baron de Münchhausen (1785), mis en scène par Rudolf Erich Raspe, ou de Tartarin de Tarascon (1872) d’Alphonse Daudet. Sont également mentionnés Guy Fawkes (personnage qui va par ailleurs inspirer le héros de la bande dessinée V pour Vendetta d’Alan Moore) et son idée de legs symbolique, l’homme représentant une idée qui le dépasse et qu’un autre pourra continuer à défendre. Le narrateur associe ainsi son père à une généalogie de héros mystificateurs dans des chapitres très courts, en passant aisément de l’essai à l’écriture romanesque.

Les deux formes littéraires (l’essai et le roman) sont essentielles au narrateur pour cerner son père, devenu un rocambolesque personnage à force de multiplier les aventures et les fictions. En fait, le protagoniste ne peut qu’être amer envers ce père qui est accidentellement responsable d’un drame ayant traumatisé toute la famille et qui a aussi poussé au suicide la mère de Jarvis. La double trahison de son amoureuse et de son meilleur ami explique aussi le constant cynisme dont fait preuve le personnage principal lorsqu’il se positionne face au processus de mystification et de mythification qui se trouve au cœur l’œuvre. La fiction peut toujours mystifier la réalité, mais permet aussi de la dépasser en fondant un mythe.

C’est malgré tout avec ce père fabulateur que Jarvis doit renouer contact. Découvrant que celui-ci va mourir, le protagoniste doit en effet revisiter ce père qui s’est absenté d’une partie importante de sa vie, vie dont les fictions ont pris trop de place. Le narrateur montre bien son scepticisme vis-à-vis cette traversée spatiale, temporelle et littéraire: « Si je ne me berce pas d’illusions quant aux chances de succès de ma mission, dort pourtant en moi un vague espoir de transformer en récit cohérent l’existence déchiquetée que mon père m’a légué en héritage » (p.14). Se manifestent d’emblée les thématiques de la transmission, de la fausseté, du mal-être, de la quête et de la narration. L’exergue de Stephen King nous permet d’espérer quelque chose de cette dualité de la fiction: « Fiction is a lie. And good fiction is the truth inside the lie ».

Tout en observant le mensonge dans la culture occidentale ainsi que son étymologie, des anecdotes sont recensées à ce propos. Par exemple, on raconte l’histoire assez connue de Plutarque mettant en scène un enfant spartiate cachant un renardeau. Ce dernier, interrogé au sujet du vol de l’animal, préfère se laisser dévorer les entrailles plutôt que de dévoiler la vérité l’incriminant. Le regard porté sur Owen Hopkins est, lui aussi, analytique et essentiellement sombre; le narrateur observe la place du père dans les contes de fées en relevant son rôle plutôt pitoyable (absent ou faible face à sa seconde femme). La proximité père-fils oblige cependant le narrateur à nuancer son rapport avec cette ancienne figure spectrale maintenant au seuil de la mort. S’il a toujours connu son père comme étant capable de se réinventer grâce au caractère fantasque de la fiction, les limites de l’homme sont maintenant visibles et le personnage, d’autant plus touchant.

Le narrateur explore ce passé qu’il s’approprie, tente de démêler l’imposture et la théâtralité dans la mémoire usée et confuse de son père. Au-delà de ses inventions narratives proprement mythifiantes, qui font partie intégrante du personnage, et de son amusante pléthore d’amis célèbres (mes chums Sergio Leone, Charlebois et Robin Williams), Owen Hopkins possède déjà en soi un parcours coloré et bouleversant. En effet, il est à la fois joueur de hurdy-gurdy au sein de la formation post-rock Avalanche, condamné pour meurtre involontaire et écrivain du roman noir et meilleur vendeur Cold Pits. Sa musique et son récit envahissent d’ailleurs ponctuellement la narration. Pourtant, devant le constat que la réalité est décevante et bien trop lourde en comparaison de l’imaginaire, l’ancien musicien montre sa pleine maitrise de la fabulation. Si le syndrome de Münchhausen et la mythomanie sont certes des pathologies, tout conteur connait la valeur narrative du délire et le plaisir que permet le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction. La forme du récit-essai permet de se développer en s’intéressant efficacement à ces tensions et aux nuances de la fiction. D’ailleurs, tandis que tout indique la mort prochaine de l’esquire, c’est la fiction qui permet à cette famille morcelée de se réunir une dernière fois dans l’espace potentiellement éternel de l’imaginaire.

Simon Roy, Owen Hopkins, Esquire, Montréal, du Boréal, 2016, 243 p.

Article par André-Philippe Lapointe.

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